Un rappel des années septante

Professeur à l'ULB et à l'UCL, membre de l'Académie royale de Belgique. ©Thierry du Bois

Les années septante furent la décennie économique maudite de la Belgique. Elles furent froides et lugubres. Nous payons toujours le prix des égarements politiques.

2018-1978: mêmes inquiétudes dispersées ? Crise économique persistante, inflation rampante, risques craquements boursiers et incertitudes monétaires: à quarante ans d’intervalle, les mêmes maux frapperaient-ils notre économie? Non, car l’expérience d’une crise permet d’éviter sa répétition. Et puis, les centres de décisions monétaires sont désormais auprès des banques centrales. Mais, au risque de démentir le précepte, aux apparences les mêmes maux, il ne faudra pas appliquer les mêmes remèdes. Car, quand on s’intéresse aux cicatrices de l’économie belge, on en arrive immanquablement à la septième décennie du dernier siècle. Ce furent dix ans d’effarement, dont trois générations paieraient le prix. En rappeler les détestables stigmates reste donc utile.

"Quand on s’intéresse aux cicatrices de l’économie belge, on en arrive immanquablement à la septième décennie du dernier siècle."
Bruno Colmant

La décennie des années septante avait mal commencé, elle finirait en pire état. Trois semaines après son début, le 23 janvier 1970, 23.000 mineurs de Flandre étaient en grève pour réclamer une augmentation salariale de 15%. Ces manifestants ne savaient pas encore qu’ils soulevaient la question cruciale de l’énergie. Le carburant deviendrait non seulement cher, il serait incertain. D’ailleurs, la décennie se clôturerait, en décembre 1979, sur un sommet de l’OPEP qui allait constater que le prix du brut avait été multiplié par cinq en dix ans. C’était la première phase de la mondialisation, bien plus profonde qu’une perturbation énergétique. L’acier suivrait: en 1982, 10.000 métallos wallons allaient dévaster le quartier Nord de Bruxelles pour protester contre les limitations de production.

Le mal était donc plus profond qu’une crise du pétrole. Car, économiquement, les années septante, ce fut la fin des trente glorieuses, ces années d’après-guerre caractérisées par une croissance plane et une redistribution sociale prévisible. Soudainement, ces trente glorieuses n’étaient plus l’étalon, mais l’exception du modèle. Et tout allait basculer. La croissance chaotique allait tout bouleverser. Les trente années suivantes seraient odieuses.

Le choc de modèle fut incompréhensible pour les théoriciens habitués à des agrégats stables. Ces observateurs furent confrontés à un phénomène mal défini : la stagflation, c’est-à-dire les feux de l’inflation conjugués à un gel de l’emploi. Tous se référaient au modèle keynésien qui recommande à l’État de creuser son déficit budgétaire pour relancer la demande. C’est, du reste, la politique aveugle qui fut suivie en Belgique. L’État fédéral mit les comptes dans un tel déficit qu’il atteignit plus de 10% du PNB au début des années quatre-vingt. La réponse fut pire que les maux: une aggravation de l’inflation et du chômage.

10%
PNB
L’État fédéral mit les comptes dans un tel déficit qu’il atteignit plus de 10% du PNB au début des années quatre-vingt.

Ceci conduisit à un gigantesque endettement public (le fameux effet boule de neige) qui trouverait son apogée désastreuse au terme du dernier gouvernement Dehaene. Dans la même lignée, les besoins d’endettement des pouvoirs publics furent tels que la bourse fut désertée, jusqu’aux mesures incitatives prises par le gouvernement Martens-Gol. En février 1982, le pays était amené à dévaluer sa devise de près de 10%. Des mesures d’austérité suivraient. Une chape de plomb fiscale allait s’abattre pendant 15 ans sur le pays. A l’époque, on parlait encore des secteurs nationaux qu’il fallait gérer de manière planiste et à coups de subsides. Les Ministres de Finances de l’époque en eurent-ils conscience ? Ce n’est pas sûr, encore qu’il soit présomptueux de leur reprocher avec le recul de l’histoire.

Au niveau politique, aussi, ces années furent indécises, car les économies occidentales révélèrent un schisme économique entre les pays qui libéralisèrent l’économie selon l’économie de l’École de Chicago (les États-Unis de Reagan et le Royaume-Uni de Thatcher) et les pays européens plus collectivistes et keynésiens. Nos gouvernants n’avaient pas anticipé la mutation économique.

Les années soixante-dix, c’est donc la décennie de la transition, celle de la mutation du secteur manufacturier à une économie de services. Les ingénieurs des usines allaient céder le pas aux financiers. On se souvient des noms d’entreprises qui s’engloutiraient dans des opérations de marché : Cockerill, les ACEC, l’Union Minière et bien sûr, la Générale de Belgique, dont l’OPA fit brutalement entrer la Belgique dans le capitalisme moderne. Deux rafales de rachats boursiers (1988 et 1998) balaieraient le pays avant la crise de 2008.

"Les années soixante-dix, c’est donc la décennie de la transition, celle de la mutation du secteur manufacturier à une économie de services."
Bruno Colmant

La septième décennie du dernier siècle restera suspendue entre deux époques. Elle ramène à une Belgique d’avant, plus tout à fait celle d’après-guerre, mais encore aux couleurs trop ternes pour qu’elles en soient modernes. Et finalement, c’est bien le rapport au temps et à l’avenir qui s’est irréversiblement modifié dans les années septante. Accessoirement, ces années, ce fut aussi la fin des réponses sociales collectives à des forces de marché qui les dépasseraient. Ce fut l’aboutissement de l’économie planifiée, ou à tout le moins planiste. Celle-ci allait suffoquer sous la mondialisation, en ouvrant progressivement la voie à l’entreprenariat.

Alors, quels enseignements tirer de 1978 pour 2018? Sans doute de ne pas appliquer les mêmes solutions. En trente ans, l’économie s’est ouverte et est devenue multipolaire. Et, heureusement, l’euro prévient désormais l’improvisation économique nationale. Les modèles économiques sont aujourd’hui fondés sur la mobilité du capital, et dans une moindre mesure, sur la circulation du travail. Les défis contemporains concernent la mondialisation de l’économie avec, en filigrane, des situations de chômage, de mutation professionnelle, de précarité et d’inégalité. Au reste, ce ne sont rien d’autres que les questions de mai 68 auxquelles mai 78 a mal répondu.

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