Un siècle d'instruction obligatoire, et maintenant?

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L’enseignement obligatoire est une formidable réussite de notre société. Son centenaire, oublié des commémorations officielles, mérite d’être dignement célébré. Cet anniversaire est aussi une occasion de regarder vers demain, et de voir ensemble quel enseignement nous voulons pour les cent prochaines années.

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Par Laurent Hublet
CEO de BeCentral (campus numérique dans la Gare Centrale)

Lundi matin, des dizaines de milliers d’enfants et adolescents ont repris le chemin de l’école. Comme chaque année, depuis exactement cent ans.

En effet, si la loi décrétant l’instruction obligatoire a été votée en 1914, elle n’a pris effet qu’à la rentrée 1919 (le retard étant à mettre sur le compte de la première guerre mondiale, non sur la lenteur des politiciens belges de l’époque). Il y a cent ans, l’école devient obligatoire jusque 14 ans. Le travail des enfants est aboli, enfin.

Notre enseignement obligatoire est plus jeune que le chemin de fer, l’industrie chimique ou l’automobile.
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Si cent ans sont longs à l’échelle d’un individu, c’est court à l’échelle d’une société ou d’une civilisation. À peine 3 à 4 générations. Notre enseignement obligatoire est plus jeune que le chemin de fer, l’industrie chimique ou l’automobile.

Double objectif

Les concepteurs de la loi sur l’instruction obligatoire lui avaient assigné un double objectif: émanciper l’individu par l’apprentissage et égaliser les opportunités offertes aux individus au sein de la société. Excellence et égalité des chances.

Ces objectifs étaient-ils conciliables? À mon sens, la réponse est clairement "oui"; l’émancipation est même une condition d’égalisation. Si l’école publique n’offre pas une promesse d’excellence, les élites s’en détournent et envoient leurs enfants vers une offre alternative. Il faut donc émanciper pour égaliser.

Cette double promesse est-elle encore tenable aujourd’hui, à l’aune des progrès technologiques et scientifiques récents?

D’une part, les portes d’accès au savoir se sont multipliées et démocratisées. L’élève qui se connecte sur Wikipedia depuis son smartphone a à sa portée plus d’informations que le président des Etats-Unis il y a vingt ans. Comme le soulignait encore récemment le philosophe français Michel Serres, l’école a perdu le monopole de l’apprentissage qu’elle avait il y a un siècle.

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D’autre part, les découvertes récentes sur le fonctionnement du cerveau humain ont donné des réponses toujours plus nombreuses et plus précises à la question du "Comment apprendre?".

Une nouvelle possibilité émerge grâce à ces deux progrès: celle de trajectoires d’apprentissage de plus en plus individualisées. Il est aujourd’hui possible de faire apprendre selon des méthodes différentes à des élèves d’une même classe. Ou de faire apprendre des savoirs différents à un instant donné.

L’enseignement centré sur l’individu n’est pas nouveau. Il était même la norme avant 1919, lorsque des précepteurs enseignaient à une petite élite. Ce qui est nouveau en 2019, c’est que des applications ou des plateformes en ligne peuvent rendre accessible l’apprentissage (plus) individualisé au plus grand nombre et à un coût de plus en plus bas.

Mais il est crucial que l’école se transforme face à cette mutation fondamentale. Si elle ne le fait pas, d’autres canaux d’apprentissage prendront le relais ; des canaux qui ne seront probablement pas universels. Il en va donc de la sauvegarde de la promesse d’égalisation.
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Faut-il regretter cette évolution? Non! Elle est une promesse de progrès pour tous les élèves qui rencontrent des difficultés d’apprentissage et pour lesquels une réponse sur-mesure est nécessaire.

Mais il est crucial que l’école se transforme face à cette mutation fondamentale. Si elle ne le fait pas, d’autres canaux d’apprentissage prendront le relais; des canaux qui ne seront probablement pas universels. Il en va donc de la sauvegarde de la promesse d’égalisation.

Quelques pistes d’actions

Que faire concrètement? Voici quelques pistes de réflexion et d’action.

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Primo, on peut (et doit) faire évoluer le contenu des savoirs. Il était logique que la chimie soit mise au programme il y a cent ans, en pleine révolution industrielle. Aujourd’hui, en pleine révolution numérique, il est impératif de faire acquérir des compétences techniques nouvelles à nos enfants: les grands principes de l’algorithmique et les rudiments de la programmation par exemple. Il faut aussi renforcer le socle de compétences sociales liées la technologie ou complémentaire à celle-ci: la réflexion sur l’intimité ou le harcèlement en ligne, la gestion de ses émotions, l’écoute active de l’autre.

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Secundo, il faut accompagner les enseignants dans la transformation de leur métier. Leur rôle de "sachant" transmettant un savoir s’est considérablement réduit. Par contre, leur rôle de "guide" accompagnant les élèves dans leur chemin d’apprentissage s’est considérablement renforcé. La technologie constitue un formidable outil pour accompagner cette transformation.

Un exemple concret? S’inspirant de ce qui a été fait au Canada, deux entrepreneurs belges lancent dans quelques jours une rentrée numérique dans 4 écoles francophones pilotes. Leur projet, appelé Educit, vise à former tous les enseignants à interagir numériquement avec leurs élèves et à leur fournir le matériel adéquat pour le faire.

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Soyons clairs: équiper les élèves d’une tablette, ce n’est pas une fin un soi. Mais sous une série de conditions, la technologie numérique peut être un moyen efficace de réduire le temps consacré par l’enseignant à des tâches répétitives (élaborer des énoncés, corriger des épreuves, gérer et communiquer des éléments administratifs) et d’améliorer l’efficacité de l’apprentissage.

Il faut intégrer pleinement le numérique dans le fonctionnement de l’école. Nos enfants attendent, légitimement, d’apprendre différemment de leurs arrière-grands-parents.
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L’enseignement obligatoire est une formidable réussite de notre société. Son centenaire, oublié des commémorations officielles, mérite d’être dignement célébré.

Cet anniversaire est aussi une occasion de regarder vers demain, et de voir ensemble quel enseignement nous voulons pour les cent prochaines années. Il faut intégrer pleinement le numérique dans le fonctionnement de l’école. Nos enfants attendent, légitimement, d’apprendre différemment de leurs arrière-grands-parents.

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