carte blanche

Une alliance PS/N-VA? Les contre-arguments de Paul Magnette

Le raisonnement selon lequel pour donner au pays un gouvernement stable, il faut associer les deux plus grands partis, à savoir la N-VA et le PS, n’a jamais cessé de m’étonner...

Depuis quelques mois, l’argument tourne en boucle: pour donner au pays un gouvernement stable, il faut associer les deux plus grands partis, à savoir la N-VA et le PS. La version aiguë du même argument nous dit même: tout gouvernement qui laisserait de côté le plus grand parti de l’une des deux Communautés ne serait pas démocratiquement légitime.

Ce raisonnement n’a jamais cessé de m’étonner. D’abord parce qu’il y a peu d’exemples dans le monde d’une telle configuration – si l’on excepte la singulière Confédération helvétique, où cet arrangement historique ne s’explique que par une forte tradition référendaire, ou Israël, où ce compromis n’advint que dans la douleur et aux dépens des Palestiniens.

Ensuite, et surtout, parce que ce raisonnement n’a jamais été entendu au lendemain des élections de 2014. Les deux plus grands partis, alors, étaient les mêmes qu’aujourd’hui. Que le PS en tant que plus grand parti francophone (32%, 23 sièges) ait été renvoyé dans l’opposition, alors même qu’il avait gouverné en tripartite dans un contexte budgétaire difficile et mené une large réforme de l’État, n’avait alors ému personne.

"Ce raisonnement selon lequel pour donner au pays un gouvernement stable, il faut associer les deux plus grands partis, n’a jamais été entendu au lendemain des élections de 2014."
Paul Magnette
Président du PS

Que cette tripartite, qui avait contribué à apaiser le pays après 541 jours de vacances du pouvoir, et dont la plupart des partis étaient ressortis renforcés, n’ait pas été reconduite, comme il eut été logique en démocratie, n’a suscité nul scandale. On a trouvé au contraire que le bon mot selon lequel  un gouvernement sans le PS c’est une réforme de l’État", était teinté d’un certain bon sens. Et tant pis si la nouvelle majorité était ultra-minoritaire au sud du pays.

Cette argumentation à géométrie variable suscite donc en moi la désagréable impression que la théorie des "deux grands partis" ne vaut que dans un sens. Dans un système parlementaire normalement constitué, la légitimité démocratique se lit dans les mouvements des voix, exprimant la sanction du passé et le désir d’alternance: or la Suédoise, après cinq ans d’une politique très à droite, a perdu 23 sièges (ou 677.800 voix), signe clair que les citoyens aspirent à une autre politique.

Et puisqu’une autre majorité est possible, représentant 88 sièges, et incluant les écologistes, la seule famille politique ayant gagné les élections (si l’on excepte les partis qui, pour des raisons différentes, n’ont pas vocation à gouverner), il eut été démocratiquement logique que cette coalition, presque majoritaire dans les deux Communautés, soit installée rapidement. Mais nous sommes en Belgique, où rien n’est jamais normal.

Addition de contraires qui s’annulent

Passons sur cette anomalie, et admettons le préalable, pour tenter d’imaginer ce que pourrait donner, dans les faits, ce fameux gouvernement "des deux plus grands partis". Les deux partis censés donner au pays une stabilité sont, on le sait, opposés sur tout ce qui constitue le champ politique: ultra libéralisme vs social-démocratie, confédéralisme vs fédéralisme de coopération, euroscepticisme vs fédéralisme européen, climatoscepticisme vs écosocialisme, conservatisme moral vs progressisme…

Le programme d’un tel gouvernement ne pourrait donc être qu’une addition de contraires qui s’annulent. Pour prendre un exemple: l’Europe. Car que décidera ce gouvernement soi-disant stable quand viendront sur sa table des dossiers européens fondamentaux pour notre avenir comme le Green Deal, le plan Next Generation, le Pacte migratoire? La Belgique, pays fondateur de l’Union et siège de ses institutions, devra, dans le meilleur des cas, se condamner au mutisme au Conseil européen, à l’Ecofin et à l’Eurogroupe.

Un gouvernement minoritaire n’est le rêve de personne. Je n’ai jamais caché que je préférerais une coalition plus large, associant les écologistes, reflétant la majorité européenne et adhérant avec force aux grands plans qui sont en train de refaçonner l’Union. Mais après mille tentatives, le temps est peut-être venu de choisir le moindre mal. Comme l’ont fait une douzaine de gouvernements européens confrontés, comme nous, à une fragmentation et une polarisation politiques croissantes.

"Un gouvernement minoritaire n’est le rêve de personne."
Paul Magnette
Président du PS

Certains, comme les pays nordiques, l’ont expérimenté avec succès depuis des décennies, d’autres s’y habituent progressivement, et redécouvrent au passage la richesse de démocraties où les compromis ne sont plus élaborés à huis clos mais dans des débats publics au Parlement, où le pouvoir glisse des cabinets ministériels vers des assemblées parlementaires et les partenaires sociaux.

J’ai conscience qu’en ouvrant cette voie je rends aussi possible un gouvernement minoritaire sans le PS. Mais le pouvoir n’a jamais été pour moi qu’un moyen et non une fin en soi, et si une autre minorité viable peut éviter la paralysie que nous connaissons depuis décembre 2018, et renvoyer définitivement aux oubliettes la fausse théorie des "deux plus grands partis", j’en saluerai la vertu démocratique, tout en en combattant les choix.

(*) Cette carte blanche a été rédigée avec pour titre original: "Démocratie à géométrie variable"

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