Une Belgique trop ambitieuse sur le climat

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Pour le professeur Furfari, la Belgique apparaît trop ambitieuse sur le climat.

Par Samuel Furfari, Professeur à l'Université Libre de Bruxelles

 

En Belgique francophone, l’intérêt pour la question climatique ne cesse de croître. A la faveur du succès remporté par les écolos aux élections communales d’octobre dernier, les partis francophones se sont lancés dans une surenchère de promesses. A cela viennent se greffer les marches pro-environnement enthousiastes mais néanmoins naïves de lycéens qui, en matière d’énergie et de climat, connaissent très peu de choses. Avec un peu plus de connaissances, ils demanderaient des fenêtres hermétiques et à double vitrage dans leurs classes, au lieu de panneaux photovoltaïques, on y reviendra.

En quelques jours on est passé d’un gouvernement critiqué pour être timide à une proposition de loi climat qui n’a pas d’équivalent dans le reste du monde. Car ne nous y trompons pas, la frénésie climatique est belge. Même si on ne devrait pas être étonné que Trump n’ait pas prononcé le mot climat dans son récent discours de l’Union, ce que j’observe professionnellement dans le monde ne correspond en rien à ce que vit la Belgique. Il y a lieu de s'interroger sur les motifs réels de ce déferlement ; ce n’est pas audible pour l’instant mais on devra y répondre un jour.

Puisque nous disposons de nombreuses années d’expérience dans cette problématique, peut-être est-il temps pour nous de retrouver du calme et de la confiance.

J’aimerais préciser que je parle ici en connaissance de cause: de 1994 à 2000, j’ai été en charge de la mise en œuvre des politiques de développement durable au sein de la Direction générale de l’énergie de la Commission européenne, période au cours de laquelle j’ai développé nombre de politiques et mesures qui nous semblent aller de soi aujourd’hui, comme, par exemple, la maitrise de l’énergie au niveau local et régional. Ayant aussi participé à l’élaboration du Protocole de Kyoto et à sa très pénible mise en œuvre dont l’échec aurait été patent si n’était survenue la crise des subprimes, j’aimerais inviter nos dirigeants politiques à faire montre de plus de modestie dans leurs affirmations, au risque de déplaire aux jeunes manifestants.

Echec

C’est à Rio de Janeiro, en juin 1992, qu’a été adoptée la Convention des Nations Unies sur le Changement climatique. Vingt-six ans plus tard, les émissions mondiales de CO2 ont augmenté de 56%. Pourquoi un tel échec ? Deux possibilités s’offrent à nous : soit le monde politique n’a pas pris au sérieux le changement climatique – raison invoquée par les manifestants et les promoteurs de la loi climat – soit les objectifs sont irréalisables à court voire moyen terme.

La première hypothèse du désintérêt politique ne tient pas. S’il existe aujourd’hui des politiques climatiques – dont l’Accord de Paris notamment – c’est bien parce qu’il y a une forte volonté de la part des décideurs politiques de réduire les émissions de CO2 et en corollaire de changer la politique énergétique pour qu’elle soit plus durable. Si c’était pour le marché on ne parlerait pas de transition énergétique. A titre de rappel, l’UE a comme objectif de réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 20% en 2020 et de 40% en 2030 par rapport aux émissions de 1990. Pourquoi pas un objectif de 100% en 2030, voire en 2050 comme on ne cesse de le réclamer ? Pourquoi un objectif de 32% d’énergies renouvelables en 2030 et non pas 100% ? Parce qu’il serait tout simplement irréaliste de viser des objectifs plus ambitieux, comme on va le voir.

 

Il est curieux de noter que les décideurs politiques et les étudiants se concentrent sur l’électricité alors que c’est la forme d’énergie finale la moins consommée.
Samuel Furfari
Professeur à l'ULB


Comment oser affirmer que l’UE n’a pas fait le nécessaire pour le développement des énergies renouvelables ? Elle les porte à bout de bras depuis 1978 (d’abord leur développement technologique, suivi ultérieurement de politiques et mesures). Entre 2008 et 2018 les production et consommation d’énergies renouvelables ont plus que doublé. Il suffit de parcourir les autoroutes allemandes pour constater le nombre impressionnant de panneaux solaires qui recouvrent les granges et les champs, de survoler ce même pays pour voir les nombreuses éoliennes qui se profilent dans les campagnes.

Il est d’ailleurs évident que la politique européenne est ambitieuse, puisqu’aucun état extra-européen, seul ou en partenariat, ne prévoit un tel objectif. Ainsi, la Chine entrevoit d’initier la réduction de ses émissions " vers " 2030 tandis que l’Inde se contente d’annoncer une réduction de son intensité carbone (émissions par unité de PIB) de 30 à 35%. Il en résultera une croissance fulgurante des émissions (rappelons que plus de 300 millions d’Indiens n’ont toujours pas accès à l’électricité). Quant à nos partenaires de l’OCDE, ils ne sont guère plus ambitieux : le Japon prévoit une réduction de 25% de ses émissions mais par rapport à 2013 ce qui par rapport à 1990, année de référence pour l’UE, n’est qu’une réduction de 10,1%. En Australie, la question a causé la chute du gouvernement Turnbull. Et les USA ont bien entendu décidé de ne plus s’occuper de cette politique.

Il est donc illusoire et injuste de "taper" sur le politique européen, qui a fait ce qu’il a pu. Il est par ailleurs très étrange de voir nos politiciens donner l’impression qu’ils vont à présent réagir, alors qu'ils ne cessent d’affirmer à juste titre leur engagement dans les politiques climatiques depuis une vingtaine d’années.

Réalisme

Reste la seconde hypothèse, qui concerne le réalisme des objectifs: puisque l’énergie c’est la vie et que sans énergie il n’y a pas de qualité de vie ni de soins de santé, il est en effet extrêmement difficile de réduire les émissions et cela demande du temps.

Reprenons le cas de la Belgique. Les émissions de CO2 de la Belgique ont diminué de 19,0 % par rapport à 1990, l’objectif étant 20% à la fin de 2020. Cette réduction a été surtout apportée par l’abandon du charbon en centrales électriques. Elle possède pourtant la surface la plus élevée de panneaux voltaïques par habitant de l’UE après l’Allemagne, presque à égalité avec l’Italie qui la devance de très peu mais ce n’est selon Eurostat que 4% de la production d’électricité. On connait le gouffre financier des subventions. Or, 89% du temps, ces panneaux ne produisent rien, tout comme les éoliennes sont improductives 77% du temps (ce sont les moyennes européennes).

Que faire pendant ces temps de zéro production ? La seule solution est de recourir à la production classique devenue moins rentable du fait des démarrages et arrêts intempestifs au gré de l’intermittence des énergies renouvelables. L’Australie du Sud qui a tant misé sur l’éolien a dû délester pendant plusieurs jours 200.000 ménages car il n’y avait pas de vent à un moment où des centrales au charbon étaient en maintenance. Tout cela coûte de l’argent car les centrales les plus économiques doivent servir d’appoint lorsque la nature ne veut pas fournir l’énergie renouvelable. La compensation doit se faire par des centrales qui doivent constamment rester en attente de démarrage et cela conduit à un surcoût de l’électricité.

Tous les États Membres de l’UE préparent ce qu’on appelle un "marché de capacité" car on rémunère l’investisseur parce qu’il possède une centrale (une capacité) qui peut démarrer à tout moment en plus de le rémunérer lorsqu’il produira. Bien qu’il soit appelé "marché" ce subterfuge est en fait une manipulation du marché. Ce surcoût est financé essentiellement par les ménages pour éviter de pénaliser encore plus l’industrie. De plus, si le prix de l’électricité ne cesse d’augmenter dans l’UE et de baisser aux États-Unis, c’est aussi en grande partie en raison des politiques climatiques déjà implémentées. Les derniers chiffres publiés par la Commission européenne en janvier 2019 indiquent que le prix moyen par mégawattheure pour l’industrie est de 110 euros alors qu’il n’est que de 60 aux États-Unis.

Mais alors, ne pourrait-on pas stocker le surplus d’électricité ? D’abord, les volumes d’énergies renouvelables intermittentes produites ne permettent pas de disposer de grandes quantités d’électricité à stocker. Ensuite, dans le cadre de la création d’un réseau européen très interconnecté (l’UE vient de décider, il y a quelques jours, d’en financer une nouvelle tranche à hauteur de 800 millions d’euros et Elia vient de connecter une nouvelle ligne entre la Belgique au Royaume-Uni), tout surplus d’électricité dans un pays donné de l’UE peut être mis à la disposition d’un autre pays membre. Hélas, comme le démontre le Pr. Donald Sadoway du MIT – le plus grand spécialiste en matière de batteries au monde, que le "Times" classait parmi les 100 hommes les plus importants de la planète – il n’existe aucune solution de stockage d’électricité de masse praticable. Certaines solutions chimiques telles l’électrolyse de l’hydrogène sont praticables du point de vue technique. Mais elles n’ont aucun avenir à cause de leur inefficacité (grosse perte d’énergie primaire) et ne sont actuellement pas viables économiquement.

D’un autre côté, par pure idéologie, la fermeture des centrales nucléaires est demandée à cor et à cri alors qu’il est clairement démontré que c’est la seule façon, avec l’hydroélectricité, de produire de l’électricité économiquement, en masse et sans émissions de CO2.

 

Les gaspillages se trouvent partout : au lieu de crier à tue-tête « Climat », on ferait bien de revenir au slogan des années 1970, « Chasse au gaspi ».
samuel Furfari
Professeur à l'ULB

Il est curieux de noter que les décideurs politiques et les étudiants se concentrent sur l’électricité alors que c’est la forme d’énergie finale la moins consommée. Dans l’UE, elle ne représente que 22% de la consommation, le transport en consommant 28%, la part la plus importante – la moitié – étant représentée par la chaleur domestique et industrielle. Le monde politique commence à s’en prendre au secteur du transport mais de manière incohérente : on veut supprimer les voitures diesel alors que celles-ci produisent moins d’émissions de CO2 que celles à essence ; on veut promouvoir les véhicules électriques alors que les ruptures d’approvisionnement électrique en Belgique menacent.

Même si on arrive à résoudre ces risques de rupture dans les prochains mois ou années, souvent par des importations onéreuses, il est impossible d’espérer un développement massif de ces voitures, certes plus propres en matière de NOx, sans le développement d’un réseau électrique adéquat et intelligent. Certains avanceront qu’on pourrait s’arranger pour éviter un chargement simultané, mais cela demanderait l’investissement dans un réseau électrique intelligent ("smart grid"). Qui serait prêt à avancer les sommes énormes requises pour sa construction et qui paierait le surcoût de l’électricité — qui en plus ne sera assurément pas d’origine "renouvelable"? Et comment compenser la perte de revenus des accises sur les produits pétroliers ? Le prix de l’électricité devra sans doute augmenter et on peut déjà voir le "chèque électricité" poindre du nez pour tenir compagnie au " chèque mazout".

Il y a bien la solution du gaz naturel qui connait un fort développement aux USA, en Espagne et en Italie (plus d’un million de Fiat Panda sur les 1,8 millions vendues roulent au méthane). Mais c’est un sujet tabou pour nos décideurs politiques puisque le méthane est une énergie fossile. Pensons aussi au million de postes de travail qui seront perdus chez les sous-traitants dans l’UE car les voitures électriques demandent beaucoup moins de pièces manufacturées que les thermiques.

Venons-en au secteur le plus important du point de vue consommation d’énergie finale : la chaleur. Depuis longtemps, l’industrie, comme la chimie et la cimenterie, a compris la nécessité de réduire ses coûts de production de sorte qu’elle est parvenue à maîtriser parfaitement la réduction de ses émissions de CO2. On n’a pas de leçons à leur donner dans le domaine car ils ont atteint leur but. Ce serait plutôt à nous, les citoyens – y compris les étudiants – de balayer devant nos portes. Il est paradoxal d’aller manifester alors qu’on est à la traîne en ce qui concerne la réduction de consommation de chaleur. Les gaspillages se trouvent partout : au lieu de crier à tue-tête " Climat ", on ferait bien de revenir au slogan des années 1970, " Chasse au gaspi ". En passant, ajoutons que les pouvoirs publics locaux n’ont pas de leçon à donner dans le domaine : ils préfèrent donner une image verte grâce au photovoltaïque tandis qu’encore trop souvent les vieux châssis de leurs bâtiments laissent passer de l’air et leurs greniers ne sont pas isolés. Je possède une collection de photos qui illustre cette incohérence des villes et communes. Les villes se vantent de compenser le départ de Trump de l’Accord de Paris mais alors pourquoi ne pas commencer par ce qui leur ferait économiser de l'énergie et de l’argent ?

Signalons les objectifs ambitieux de l’UE pour améliorer l’efficacité énergétique des bâtiments, autre preuve de la bonne volonté du monde politique européen. Mais voilà, qui a les moyens de reconstruire sa maison pour la rendre plus économe voire passive ? On a déjà du mal à le faire pour un réfrigérateur gourmand en énergie ! Les 185 millions de logements dans l’UE ont un taux de renouvèlement de 1% par an : il faudrait un siècle pour que toutes les maisons européennes soient énergétiquement efficaces. Il y a donc de l’espoir…mais il faut laisser du temps au temps.

Enfin, il convient de remettre tout cela en perspective. Pensons à ces 1,3 milliard d’êtres humains qui n’ont pas accès à l’électricité et aux 2,7 milliards qui mangent grâce à la cuisson au charbon de bois, au bois vert, aux déchets de plastic ou aux excréments d’animaux. La déforestation est déjà là. Il y a 400.000 Congolais employés dans la filière du charbon de bois en RDC alors que l’on ne cesse de nous dire ici que les barbecues ne sont pas bons pour la santé. C’est la raison pour laquelle la majorité des pays du monde ont été exemptés de quelque réduction d’émissions que ce soit dans l’Accord de Paris.

De plus, est-ce que ces jeunes qui manifestent et les politiciens qui se sont découverts brusquement une vocation verte savent que les émissions de la Belgique ne représentent que 0,4% des émissions mondiales ? Cet enthousiasme juvénile plus ou moins spontané ne changera rien – absolument rien – aux émissions globales qui continueront à croître, alors que les mesures radicales envisagées mettront certainement en péril le bien-être, la santé et la sécurité des Européens. La création d’emplois verts est un slogan sans substance. Les vrais emplois se trouvent dans les technologies innovantes qui, sauf sursaut de l’Europe, se développeront de plus en plus en dehors de celle-ci. Le métier d’ingénieur est plein d’avenir.

Ah, j’oubliais. Il y a une autre façon de réduire nos émissions : la récession économique permanente appelée aussi écologie profonde ou autre fois ‘avarice’. Voici un début de catalogue de mesures qui en sont inspirées : on pourrait cesser de créer de l’emploi pour nos jeunes, abolir le programme Erasmus, freiner les divorces (car les familles monoparentales sont un gouffre à énergie, notamment parce que cela requiert un doublement du besoin de logements), dire adieu aux vacances de ski qui consomment beaucoup d’énergie sous forme de chaleur, bouder le cinéma puisque la production d’un film demande énormément d’énergie. On pourrait aussi se laver, lessiver et nettoyer moins car en plus de la purification et de l’acheminement de l’eau consommée, il faut aussi la chauffer. Ne plus boire de boissons gazeuses… qui contiennent du CO2 ce qui permettrait une contraction de l’emploi (Coca-Cola vient d’annoncer la fermeture de trois centres de distribution). Et les jeunes devraient aussi cesser d’aller à des concerts car la profusion de décibels provient d’une grande consommation d’énergie.

Arrêtons cette liste car chaque fois que vous pointez du doigt votre prochain pour son comportement peu écologique, il y a quatre doigts qui pointent vers vous. L’énergie, c’est la vie et on ne peut pas s’en passer.

Rien à faire, alors ?

Pas grand-chose que la politique puisse décider dans tous les cas ; pas grand-chose que la loi climat apportera de concret. La technologie et les ingénieurs ont changé le monde ; ils vont continuer à le faire. Mais, de grâce, laissons-les produire ce qui a un sens, car à chaque fois que les politiciens ont voulu jouer aux ingénieurs, ils se sont engagés dans des impasses comme avec les biocarburants ou les panneaux photovoltaïques. Qu’il n’y ait pas de solution miracle pour réduire les émissions de CO2 n’est pas nouveau puisque dans la Convention mentionnée au début de cette contribution, il n’est pas uniquement question de réduction d’émissions (mitigation) mais aussi d’adaptation. D’ailleurs, les négociateurs du Sommet de la Terre savaient très bien que la tâche était très difficile. Elle l’est encore et elle le restera, même après les prochaines élections. Il y a fort à parier que les élus qui auront été déraisonnables durant cette campagne électorale perdront la face lorsqu’ils s’apercevront qu’ils ne peuvent pas faire grand-chose pour le climat. Rien de nouveau sous le soleil. Si on commençait par faire de la vraie pédagogie ? Dans le calme et la confiance, car nous n'avons pas fini de récolter les fruits du génie humain.

 

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