carte blanche

Une Europe du travail et de "l'état de bien-être"

Paul Jorion

Pourquoi le populisme et comment y remédier ?

Par Paul Jorion
Économiste et anthropologue

Que reste-t-il du rêve européen? Si peu! Au point que quand le choix est offert à un peuple de l’Union, celui-ci exprime le plus souvent son rejet, comme ce fut le cas au Royaume-Uni en 2016 lors du référendum dit du Brexit, et lors des récentes législatives en Italie, et mettant en péril la démocratie dans des dérives nauséabondes, comme aujourd’hui en Hongrie et en Pologne.

Pourquoi le populisme? Pour deux raisons, exacerbant chacune les interactions difficiles par nature au sein de nos sociétés de communautés dont le mode traditionnel de réciprocité relève de familles distinctes potentiellement en conflit, qu’il s’agisse de la réciprocité négative de la loi du talion: œil pour œil, dent pour dent, de la réciprocité positive de l’amour du prochain: tendre l’autre joue, ou de l’absence de réciprocité que constitue la non-reconnaissance de l’autre comme personne humaine à part entière.

Première cause de la montée du populisme, pleinement visible car sous le feu des projecteurs: la peur qu’engendre la concurrence toujours plus forte pour des emplois dont le marché rétrécit comme peau de chagrin avec l’avancée du numérique, faute pour les autorités de prendre la question à bras-le-corps, préférant botter en touche en soulignant que les évaluations du nombre de postes condamnés divergent, alors qu’elles s’accordent à dire qu’il est énorme, la question étant oiseuse de savoir s’il s’agit à brève échéance seulement d’un tiers ou de deux tiers en réalité.

Seconde cause, majeure aussi, à l’évolution lente et du coup, sournoise: le délitement de l’État-providence. Au lieu d’être fondé sur une réduction résolue de la disparité des patrimoines, son financement l’est à partir des contributions des salariés essentiellement, l’endettement de l’État la complétant, ceci au nom du dogme du ruissellement, jamais vérifié ni jamais autant démenti par les faits en raison du pouvoir d’achat devenu étique des populations.

La revalorisation de l’Europe aux yeux de ses citoyens passe par une mise à plat des deux questions du travail et de l’état-de-bien-être.

La revalorisation de l’Europe aux yeux de ses citoyens passe par une mise à plat des deux questions du travail et de l’état de bien-être, le welfare state des Anglo-saxons, dont nous tolérons qu’il soit qualifié d’"État-providence" par dérision, alors que les Européens y sont si attachés.

C’est d’un rapport en 1964 déjà (Ad Hoc Committee on the Triple Revolution*), que date la prise de conscience aux États-Unis que la mécanisation sous toutes ses formes oblige à envisager une société d’un type nouveau où l’obtention des revenus sera dissociée du travail salarié.

Question très loin d’être insoluble puisqu’une fraction non-négligeable de nos populations vit déjà sous ce régime: celle que François Quesnay qualifiait de "classes oisives" dans son Tableau économique de la France (1758), et que nous appelons aujourd’hui "investisseurs" même si le terme ancien de "capitalistes" demeure adéquat.

La transition est en réalité aisée puisqu’il suffit d’étendre à l’ensemble de la population le bénéfice de la mécanisation en socialisant par un impôt une part de la valeur ajoutée par les machines, de la même manière qu’étaient imposés les travailleurs remplacés par celles-ci.

Le fruit d’une telle "taxe Sismondi" (du nom du philosophe suisse qui proposa au début du XIXe siècle que le travailleur remplacé par une machine bénéficie désormais d’une rente ponctionnée sur le travail de celle-ci), redistribué entre tous sous la forme d’un service universel de base assurant la gratuité portant sur l’éducation, la santé, les transports de proximité, le loyer social, l’alimentation de base, la connectivité, aurait la vertu de revivifier l’état de bien-être.

L’Europe enlisée et méprisée par ses peuples pour son égoïsme crasse et sa cupidité, retrouverait dans un idéal de service universel de base, de gratuité pour l’indispensable, le soutien de ceux qui la rejettent aujourd’hui.

L’Europe enlisée et méprisée par ses peuples pour son égoïsme crasse et sa cupidité, retrouverait dans un idéal de service universel de base, de gratuité pour l’indispensable, le soutien de ceux qui la rejettent aujourd’hui. Le ressentiment baissant dans des populations attachées viscéralement – et à juste titre — à l’état de bien-être, le flot du populisme se retirerait.

* James Livingston, Fuck Work! Champs Flammarion 2018

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