analyse

Une guerre pour le gaz de la Méditerranée?

Le 31 décembre dernier, le gaz du gisement «Léviathan» au large d’Israël a commencé à produire. ©AFP

La volonté de la Turquie de s’approprier une part du gaz naturel de la Mer du Levant explique sa décision prise ce 2 janvier d’intervenir militairement en Libye. Cette manœuvre menace de précipiter une crise plus large en Méditerranée orientale.

Le début de l’année géopolitique 2020 est préoccupant et pas seulement en Iran. La montée en puissance du rôle de la Turquie au Proche et Moyen-Orient ne laisse pas indifférent. Ce qu’elle est en train de préparer dans la Mer du Levant (NDLR: le bassin oriental de la mer Méditerranée) l’est peut-être encore plus, car cette région maritime est riche en gaz naturel et joue déjà un rôle majeur dans la géopolitique de l’énergie.

Samuel Furfari

Professeur à l’Université Libre de Bruxelles
Président de la Société Européenne des Ingénieurs et Industriels

Le 31 décembre dernier, le gaz du gisement "Léviathan" au large d’Israël a commencé à produire. Il va monter en puissance dans les prochains mois et ainsi dépasser la production de l’autre gisement – "Tamar" – qui produit depuis 2014.

Israël, qui était entouré de pays producteurs de pétrole, a vu soudainement sa politique énergétique bouleversée; ses centrales électriques au charbon vont être remplacées par des centrales au gaz. En Égypte, depuis décembre 2017, le gisement gazier de Zohr produit et apporte un énorme soulagement à l’approvisionnement énergétique de ce pays. Mais cette zone est tellement riche en gaz qu’il faudra d’évidence exporter cette énergie recherchée car peu polluante pour l’atmosphère, le gaz étant l’avenir de l’énergie et l’énergie de l’avenir.

La Turquie veut sa part du gâteau gazier

La Turquie veut sa part du gâteau gazier de la Mer du Levant, dont elle s’estime exclue par l’application de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer de 1982.

Les pays les plus impliqués – Israël, l’Égypte, la Grèce, Chypre mais aussi les territoires palestiniens —, ont créé un Forum du gaz de la Méditerranée orientale afin de renforcer la coopération et promouvoir l’exploitation des réserves de gaz naturel dans la région. La prochaine réunion ministérielle de ce Forum est prévue au Caire pendant la deuxième moitié de janvier 2020; cependant nul doute qu’elle se tiendra dans une atmosphère préoccupante à cause de l’attitude de la Turquie.

En effet, celle-ci veut sa part du gâteau gazier de la Mer du Levant, dont elle s’estime exclue par l’application de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer de 1982 (Convention dite "de Montego Bay").

Cette Convention accorde aux états côtiers la possibilité de décréter une zone économique exclusive (ZEE). Ceci revient en pratique à déplacer les frontières d’un pays en pleine mer. Elle a ainsi permis de créer une multitude de nouvelles frontières qui ont changé la donne en géopolitique de l’énergie, puisque souvent ces territoires maritimes recèlent des hydrocarbures.

C’est le cas de la mer du Levant, qui est devenue en quelques années "une nouvelle Norvège" au sud-est de l’UE, car de cette zone conflueront de nouveaux approvisionnements gaziers pour l’UE, qui en a par ailleurs bien besoin. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la Commission européenne finance l’étude de faisabilité de la conduite EastMed censée transporter du gaz depuis la Mer du Levant vers le sud de l’UE.

Mais voilà, la Turquie ne peut tolérer de ne pas faire partie de ce nouvel ensemble gazier. C’est la raison pour laquelle en décembre 2019 elle a annoncé qu’elle avait signé un accord de partage d’espace maritime avec la Libye. Ce n’est pas la place ici d’entrer dans les spécificités juridiques de la Convention mais quiconque regarde une carte de la zone voit bien qu’entre la Turquie et la Libye il y a l’île de Crête, quelques autres îles grecques mais aussi Chypre.

Quelle continuité maritime?

Une continuité maritime entre la Turquie et la Libye est impossible.

Une continuité maritime entre la Turquie et la Libye est donc impossible. Contrairement à la Grèce, à l’UE, aux États-Unis, à la Russie, à l’Égypte, à Israël et même au gouvernement de la Libye orientale du général Haftar, Recep Tayyip Erdoğan et son soudain allié Fayez el-Sarraj, le chef du gouvernement d’accord national de Tripoli, semblent être les seuls à penser qu’il y a une continuité maritime, au sens de la Convention sur le droit de la mer, entre la Turquie et la Libye. Le seul lien entre ces deux pays est d’ordre historique et discontinu, la Libye ayant fait partie de l’Empire Ottoman jusqu’en 1912.

Le Conseil européen du 12 décembre dernier, en rappelant ses précédentes conclusions sur la Turquie, confirme que les activités de forage de la Turquie dans la zone économique exclusive de Chypre sont illégales et que "le protocole d’accord entre la Turquie et la Libye sur la délimitation des juridictions maritimes en mer Méditerranée viole les droits souverains d’États tiers, est contraire au droit de la mer et ne saurait avoir de conséquences juridiques pour les États tiers. Le Conseil européen réaffirme sans équivoque sa solidarité́ avec la Grèce et Chypre en ce qui concerne ces actions de la Turquie."

Intervention militaire

Cette volonté de la Turquie de s’approprier une part du gaz naturel de la Mer du Levant explique sa décision prise ce 2 janvier d’intervenir militairement en Libye.

Cette manœuvre menace de précipiter une crise plus large en Méditerranée orientale qui, à son tour, pourrait compliquer les relations de la Turquie avec Moscou, d’une part, et avec Washington et les principaux alliés de l’Otan, d’autre part.

Le comble est que la Turquie n’a ni signé ni ratifié la Convention qu’elle évoque pour intervenir militairement en Libye.

Bien qu’on ne veuille pas donner raison à Emmanuel Macron qui déclare que l’Otan, dont la Turquie est membre, est moribond, il y a de quoi le comprendre.

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