carte blanche

Une société sans cash, ça ressemble à quoi?

Dans le tout à l’e-commerce, la survie du cash vacille. Mais il ne faudrait pas pour autant l’enterrer trop vite.

Jean-Jacques Quisquater et Charles Cuvelliez
École polytechnique de Louvain et École polytechnique de Bruxelles

Goldman-Sachs et Apple, tous deux à la recherche de nouveaux relais de croissance, se sont récemment alliés pour lancer l’Apple Card, une carte de paiement liée aux services disponibles sur l’iPhone, via la banque de détail (une autre nouveauté) du premier (Marcus). De son côté, Amazon réfléchit au lancement d’un compte-courant avec JP Morgan. Quant à Facebook, le géant américain des réseaux sociaux est occupé à développer sa propre crypto-monnaie.

À l’évidence, les géants du net se verraient bien vivre en circuit fermé, histoire d’économiser les commissions payées aux banques lors de chaque transaction commerciale électronique. Dans ce tout à l’e-commerce, la survie du cash vacille. Mais il ne faudrait pas pour autant l’enterrer trop vite. Le virement instantané qui vient de voir le jour en Belgique, s’il rencontre le succès, pourrait à cet égard constituer un jalon vers une autre forme de cash, digital, qui trouverait certainement sa place dans l’e-commerce.

Mais, au fond, le cash a-t-il vraiment besoin d’un successeur?

Il ne faut ni permission, ni autorisation pour donner un billet à quelqu’un. Et c’est gratuit.

Le cash, autrement dit l’argent liquide, revêt une valeur intrinsèque au porteur. Il n’a besoin d’aucun intermédiaire en qui placer sa confiance pour le garantir ou pour servir de moyen de paiement. Il ne faut ni permission, ni autorisation pour donner un billet à quelqu’un. Et c’est gratuit.

Le cash ne se censure pas. On peut l’utiliser comme on veut, pour une cause impopulaire, pour un achat honteux ou mal vu. Le cash est aussi très privé. Il n’y a aucun témoin lorsque vous l’utilisez. En revanche, il est aussi vrai que sans cash on lutterait mieux contre la criminalité, on mettrait fin à l’économie parallèle, on réduirait les coûts des banques qui le manipulent.

©BELGAIMAGE

Même si la Corée compte l’interdire en 2020 et qu’il ne représente, déjà plus que 0,5% des transactions en Suède, le cash résiste ailleurs. L’Allemagne, par exemple, y tient beaucoup (essayez toujours d’y payer votre café avec une carte de crédit/débit même lorsque les logos sont clairement affichés sur la porte d’entrée…). En Grande-Bretagne, 75% des Britanniques l’utilisent régulièrement. Et il y représente encore 40% des transactions. En France, beaucoup de maires des petites communes rurales continuent de se battre pour conserver des distributeurs à billet.

Imaginons tout de même une société sans cash. Sans compte bancaire, vous devenez un paria. Sans cash, toutes les transactions passent par une banque, un organisme de crédit qui saura tout de vous.

Bien sûr, chez nous, ces données sont protégées, jamais divulguées et, dans le futur, utilisées pour des services approuvés et appréciés par vous et vous seul. A priori, si l’on fait confiance à sa banque pour y déposer de l’argent, il semble naturel de lui accorder également la même confiance quant à sa discrétion sur l’usage que vous en faites.

L’exemple chinois

Mais ce qui vaut chez nous ne vaut toutefois pas forcément ailleurs. Les géants d’Internet (et leurs solutions de paiement), pas toujours très regardants sur la vie privée, seraient ravis de voir le cash disparaître. Dans certains pays, il y a aussi un État au-dessus des banques et c’est évidemment là que le bât blesse.

La Chine est le parfait exemple d’un pays sans cash où la technologie est au service d’un État.

La Chine est le parfait exemple d’un pays sans cash où la technologie est au service d’un État. En 2012, le cash comptait encore pour 96% des tous les paiements. Ce chiffre est aujourd’hui tombé à 15%. Tencent avec WeChat et Alibaba avec Alipay, qui ne sont ni l’un ni l’autre une banque, représentent 92% du marché des plateformes de paiement. Dans ce contexte, le gouvernement chinois les pousse à participer au système de "Scoring Social" que Pékin met en place pour noter les 1,3 milliard de Chinois d’ici à 2020.

Ce système (pas encore au point) vise à tout connaître du citoyen et lui donner une cote. Ses contraventions ont-elles été bien payées? Ses factures honorées à temps? Jamais de plagiat lors des études? Les habitudes de paiements seraient, elles aussi, notées par les intermédiaires financiers et pourraient être utilisées pour évaluer le "crédit social" de chaque individu. En fonction lui seront associés certains privilèges (voyager, faire des études…). A priori, les Chinois n’y trouvent rien à redire…. Mais à l’évidence, la suppression totale du cash dans des pays qui ne seraient pas prêts, donnera lieu à l’émergence d’un cash de l’ombre (un "shadow cash" en écho au "shadow banking"), informel, non garanti.

Un nouveau cash… mais digital

Si le cash physique risque sans doute de disparaître dans les États démocratiques, le concept même, pourrait aussi revivre sous forme digitale. Mais ce nouveau cash est encore à inventer. Le virement instantané chez nous ou la "mobile money" en Afrique montre en tout cas que la technologie détient les réponses.

Ce cash digital, bien pensé, n’augmenterait pas la criminalité financière. Les institutions financières sont en effet équipées pour détecter les comportements suspects, identifier leurs clients et rapporter aux autorités tout ce qui "cloche". En réalité, les failles ne viennent pas des valises de billets des criminels mais des complicités qui permettent de les écouler dans le circuit bancaire.

Le bitcoin n’est pas ce futur cash digital. En revanche, des crypto-monnaies comme le Beam, le Mobile coin, le Monero ou le Zcash pourraient le devenir. Mais ce serait tout de même dommage que les banques centrales ratent le coche alors que le cash a toujours été l’une de leurs missions principales, à savoir procurer de l’argent sans risque et sans intermédiaire à qui en a besoin.

Pourquoi ne pas imaginer un porte-monnaie électronique, ouvert auprès de la banque centrale, protégé par des techniques cryptographiques.

Pourquoi dès lors ne pas imaginer un porte-monnaie électronique, ouvert auprès de la banque centrale, protégé par des techniques cryptographiques. L’indépendance des banques centrales vis-à-vis des États, si nécessaire, en sortirait renforcée car portée par un service offert aux citoyens qui se retrouveraient, eux, au contact direct d’une institution souvent jugée distante, non démocratique, technocrate et élitiste. Finalement, plutôt une bonne chose en ces temps de populisme…

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