carte blanche

"Utilisons les données télécom de tous les Belges pour stopper le coronavirus"

Nous déplorons que la Belgique n’applique pas des pratiques digitales éprouvées ailleurs à l’ère du Covid-19. Nous pourrions accélérer la prise de décision, la rendre plus précise ou dynamique et, surtout, préparer la boîte à outils de la Belgique à la prochaine pandémie globale qui risque, elle, de concerner une maladie beaucoup plus létale que le Covid-19.

Depuis 8 ans, nous menons le combat du "Data for Good": sensibiliser le grand public et les gouvernements à la valeur des données publiques ou privées et à leur potentiel pour le bien public. Notre vecteur d’action est l’entrepreneuriat où nous cherchons à regrouper des équipes techniques, des détenteurs de données, des institutions publiques et des acteurs de terrain autour de problématiques bien ciblées.

Sebastien Deletaille et Frederic Pivetta

Le premier est entrepreneur dans le domaine des technologies et de la santé; le second est entrepreneur en big data/AI à des fins sociétales et Managing Partner au cabinet Dalberg Data Insight

En 2014, nous avons eu l’occasion d’aider les Nations unies à combattre Ebola avec des données télécoms anonymisées. En effet, les équipes d’Unicef comptaient sur nos modèles pour calculer la mobilité de la population, prédire la propagation géographique et estimer l’efficacité des zones de quarantaine. Ce travail a été récompensé par le prix "Innovators Under 35 Europe" du MIT.

Depuis 2015, nous avons approfondi notre expertise en combattant la malaria en Afrique ou Zika au Brésil; avec des données télécom, privées et publiques; avec de nouveaux partenaires dont Telefonica, Orange, la Fondation Gates, des ministères de la santé ou USAID; afin de préparer le système de santé à la prochaine épidémie ou pandémie.

Forts de ces expériences, nous déplorons que la Belgique n’applique pas les mêmes pratiques digitales à l’ère du Covid-19. Nous pourrions accélérer la prise de décision, la rendre plus précise ou dynamique et, surtout, préparer la boîte à outils de la Belgique à la prochaine pandémie globale qui risque, elle, de concerner une maladie beaucoup plus létale que le Covid-19.

Ebola et coronavirus, deux exemples d’épidémies virales

Ebola et le coronavirus sont évidemment deux maladies infectieuses distinctes. D’un point de vue statistique, ils partagent un taux de transmission élevé: une personne infectée transmettra la maladie en moyenne à 2.5 autres personnes (ces taux évoluent dans le temps et l’espace). Heureusement, les maladies diffèrent en taux de mortalité. Alors qu’Ebola a un taux de fatalité d’environ 60%, le coronavirus se situe entre 1 et 3%, en fonction des tranches d’âge.

Pour combattre une épidémie, les institutions liées à la santé publique produisent des modèles épidémiologiques et des plans d’action en fonction d’une série de paramètres comme le risque d’exposition ou de propagation de la maladie. L’objectif est d’adapter la réaction au contexte: un guichetier à la gare doit être sensibilisé différemment qu’une personne qui travaille à domicile, le contrôle à l’aéroport de Zaventem est plus important que celui à la gare d’Hourpes (Hainaut), idem pour un voyageur rentrant d’une zone à risque. Pour avoir des plans ciblés, les autorités ont besoin de données et de modèles granulaires et dynamiques, qui couvrent non seulement les déplacements mais aussi les contacts humains. 

Une approche préventive efficace demande que l’attention soit portée sur des personnes qui se déplacent beaucoup, dans des lieux peuplés, et à proximité ou en connexion avec des regroupements de populations à risque (par exemple, des maisons de repos).

Nous devons avoir une gestion ambitieusement moderne de la crise et en profiter pour préparer l’avenir.

Lorsqu’une personne est infectée, la priorité va à d'abord à la sensibilisation du "graphe social", à savoir les personnes avec lesquelles le malade a été en contact physique depuis son infection; ensuite à la sensibilisation des zones connectées avec les endroits que cette personne a fréquentés. On s’intéresse non seulement à l’habitation principale et au lieu de travail mais aussi aux "third places" où le malade aime passer du temps (par exemple au café du coin, à la librairie du samedi...).

Sans contrôle, tous les modèles épidémiologiques prévoient un nombre impressionnant de morts. Il est donc essentiel de limiter la propagation.

Comment faire? Qu’avons-nous appris?

Qu’avons-nous appris en Afrique et en Amérique Latine? Utiliser les données télécom et faire participer le secteur privé.

L’idée de base est simple. Les maladies infectieuses (dont Ebola, Covid-19) se transmettent de personne à personne et se répandent par les déplacements et contacts physiques. D’où l’intérêt de la donnée télécom: avec suffisamment d’historique, les registres d’appels et de géolocalisation permettent de calculer le graphe social et les cartes des mouvements réels. Ces calculs s’opèrent sans connaître le nom d’un individu et peuvent être groupés en "carrefours de mobilité".

En superposant les cartographies ainsi obtenues avec les données épidémiologiques (par exemple, les cas connus et les foyers d’infection), vous identifiez les lieux et personnes où vous devez lancer vos actions préventives. Dans le cas d’Ebola, cela a permis de ralentir la propagation de la maladie et de quantifier l’impact des mesures de quarantaine.

Pour réussir, plusieurs compétences sont requises: gérer de larges flux de données télécom, développer des algorithmes, développer des accords et des processus permettant de respecter la vie privée tout en apportant des indications clés au niveau épidémiologique, pérenniser ces plateformes avec les institutions locales.

Notre appel à l’action politique en Belgique

Contrairement à la Chine ou au continent africain, la Belgique n’a pas souvent été exposée aux épidémies. Nous n’avons connu que des épidémies de grippe pour lesquelles nous avons une impressionnante infrastructure médicale et une grande discipline de vaccination préventive. Aujourd’hui, nous avons une centaine de cas de Covid-19 en Belgique. Il est encore temps de prendre des mesures et de lancer des actions préventives. Quand nous aurons plus de 10.000 cas, l’approche ciblée cédera aux actions de masses, à l’image des zones de quarantaine en Lombardie.

Sommes-nous prêts à réagir à une crise qui sortirait de l’ordinaire? Sommes-nous prêts à apprendre des investissements que les pays occidentaux, y compris la Belgique, ont fait en Afrique ou en Amérique Latine?

Nous pensons qu’il faut aller beaucoup plus loin et ne pas manquer l’opportunité digitale. Nous devons avoir une gestion ambitieusement moderne de la crise et en profiter pour préparer l’avenir. Covid-19 est une épidémie grave mais son taux de mortalité est relativement faible par rapport à d’autres virus. La Belgique peut et doit être innovante. Elle est petite, fortement digitalisée et a des moyens en termes d’infrastructures et de connaissances. 

Concrètement, un écosystème comme AI4Good, de AI4Belgium, pourrait travailler avec le gouvernement pour:

  1. Utiliser les données télécoms de l’ensemble des Belges des trois derniers mois et assurer un parfait respect du Règlement général pour la protection des données (RGPD), par exemple, sous la surveillance de membres de la commission vie privée.
  2. Identifier les personnes posant les plus grands risques d’amplification de l’épidémie (par exemple, les personnes dont la mobilité est grande ou qui disposent d'un vaste réseau social). Contacter ces personnes par SMS et leur fournir des conseils en prévention.
  3. Identifier les lieux posant les plus grands risques d’amplification de l’épidémie ou les risques les plus mortels.

De plus, le RGPD prévoit un cadre réglementaire (article 9, paragraphe 2) où l’utilisation de données personnelles est autorisée dans l’intérêt de la santé publique.

Avec le Covid-19, nous avons un devoir de préparer la boîte à outils qui sera utilisée lors d’une crise bien plus grave. Le taux de mortalité étant plus faible, nous avons la possibilité de montrer au public belge que nous avons les données, les algorithmes, la communication et les plans d’actions pour réagir. Il ne s’agit pas de propager la peur, il s’agit de montrer qu’on prend la santé publique au sérieux. Les données existent, le cadre régulatoire aussi, il ne manque plus que l’action politique.

Tout savoir sur le coronavirus Covid-19

Voyages à l'étranger suspendus, événements annulés, activité ralentie: la propagation du nouveau coronavirus affecte de plus en plus la vie quotidienne des Belges, inquiets, mais aussi l'économie dans son ensemble.

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