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Vers un Consensus de Bruxelles?

On se souvient du "Consensus de Washington" pour le développement du tiers-monde. Échec retentissant: les hérauts de ce développement se sont empêtrés dans une doctrine économique trop radicale sans parvenir à se défaire d’un paternalisme contre-productif. On a vu ensuite le pragmatisme du "Consensus de Pékin" et sa vague de partenariats win-win bouleverser le nouvel ordre établi sans pour autant apporter de solution durable au développement africain. Louis Michel est à présent convaincu qu’un troisième consensus se dessine à Bruxelles: il s’agit d’appliquer à l’Afrique les recettes européennes.

Sans condescendance et sans aveuglement. "L’Echo" a rencontré l’eurodéputé belge aux Journées européennes du développement (JED), qui se tenaient ces lundi et mardi à Bruxelles. En 2006, alors qu’il était commissaire à la Coopération au développement, c’est lui qui avait créé ce "Davos du développement". Quatre ans plus tard, Louis Michel fait le point sur l’état d’un portefeuille à la fois ankylosé par une tradition paternaliste et secoué par la mondialisation.

L’UE se vante beaucoup d’être le premier donateur mondial d’aide publique au développement. À vos yeux, cette aide est-elle utilisée à bon escient?

Louis Michel: Une bonne partie de cet argent reste utilisée dans une logique caritative. Lancer un cercle vertueux est impensable dans une logique paternaliste. Il faut réorienter les moyens publics du développement pour créer les conditions du développement, de l’intégration économique. Pourquoi ne pourrait-on faire en Afrique ce que l’on a fait en Europe?

Vous dénonciez déjà les politiques paternalistes quand vous étiez commissaire. Les choses n’ont pas beaucoup changé de ce côté… Comment l’expliquer?

Michel:  Les dirigeants des pays riches continuent à nourrir de la méfiance à l’égard des pays pauvres. Le problème des pays en voie de développement, c’est leur incapacité à mettre en place les instruments de la cohésion sociale, les grandes fonctions régaliennes de l’État. Je connais un pays d’Afrique de 20 millions d’habitants qui compte à peine 60.000 contribuables… Les politiques de développement se sont trop focalisées sur les problèmes qui semblaient les plus criants. Mais on ne s’est pas suffisamment penché sur la structuration des États.

Les décideurs en prennent-ils conscience?

Michel:  Je pense qu’une vraie prise de conscience est entrain de se former. On a tourné la page du "Consensus de Washington" cette sorte de foi fondamentaliste dans la libéralisation et l’intégration des pays en voie de développement (PVD) qui oubliait que si l’État est faible, cette libéralisation crée des injustices intenables. Le consensus qui se dessine aujourd’hui c’est que, au fond, le seul bon modèle pour les PVD, c’est le modèle européen.

Le Consensus de Bruxelles, en somme… C’est-à-dire?

Michel:  On sort de la logique néocolonialiste, on met en place des économies de marché qui s’intègrent, qui libèrent le potentiel de chacun, mais on les rend vertueuses par une force régalienne impartiale. Cela permet entre pays développés et en développement des partenariats d’égal à égal.

Pour aller au bout du modèle européen, il faut une intégration des marchés… L’Afrique intégrée n’est tout de même pas pour demain, si ?

Michel:  Ca peut aller beaucoup plus vite qu’on ne l’imagine…

S’il y a un consensus de principe, on voit qu’il n’est pas évident à appliquer…

Michel:  Il faut que les Européens retrouvent le goût de l’universel.

C’est-à-dire?

Michel:  Le goût de la conquête universelle. Trop de pays européens sont encore pétris d’imperiums et de souverainisme. L’Europe est une puissance si chaque pays abandonne sa prétention à être une puissance. Or plus aucun pays européen ne peut plus prétendre à l’influence que conférerait le statut de puissance. Bref, dans le chef de certains dirigeants, on est dans la gesticulation… Cela doit changer.

L’Europe n’est donc pas assez unie, pas assez ambitieuse en matière de Coopération?

Michel:  En 2008, l’aide publique au développement de l’Union européenne (Commission et États membres) représentait 49 milliards d’euros. Sur ce montant, 5 milliards étaient gaspillés par la "non Europe", par la mauvaise division du travail, par les lourdeurs des procédures, qui ne sont jamais que la traduction de la méfiance des États membres. En résulte cette perte sèche en audits et autres consultations inutiles. C’est ainsi que certains de nos partenaires africains nous soupçonnent d’élaborer des procédures qui les empêchent d’absorber l’aide qu’on leur promet.

À ce point?

Michel:  Tracez le parcours d’un projet de développement… Tout être normalement constitué qui voit cela pleure ou hurle de rire. Il y a des prémissions, des audits externes, des sélections par des groupes d’experts internes et externes à la Commission… En tout état de cause, on ne laisse aucune chance au pays bénéficiaire de s’approprier réellement le projet.

Vous avez été commissaire à la Coopération au développement pendant cinq ans…

Michel:  Ni le commissaire en charge, ni les fonctionnaires n’ont le pouvoir de changer ces règles.

On reproche souvent aux Européens l’étalement de leur aide dans une myriade de projets…

Michel:  Oui, on pourrait faire moins de projets et plus d’aide budgétaire: cela a un effet multiplicateur puissant. Et on constate que le niveau d’absorption par les PVD de l’aide par projet ne dépasse pas 63%. Dans le cas de l’aide budgétaire, l’absorption atteint les 90%…

Quelle proportion des 49 milliards d’aide est-elle absorbée par les structures et le personnel européen?

Michel:  Il règne sur cette question une sorte de loi du silence… Deux mois après mon entrée en fonction comme commissaire, en 2004, j’ai demandé ces chiffres. Je ne les ai jamais obtenus… Or c’est vrai: on ne peut objectiver l’aide sans avoir ces chiffres.

L’arrivée triomphante de la Chine en Afrique, ces dernières années, a-t-elle modifié votre vision du développement?

Michel:  Non. Ma vision a toujours été celle d’un libéral: l’économie de marché offre plus de liberté quand elle est domestiquée par une puissance publique impartiale. La liberté ne se divise pas.

Les succès chinois en Afrique ne devraient-ils pas tout de même être une source d’inspiration?

Michel:  Je vois un élément où l’Europe pourrait s’en inspirer: pour les Chinois, un bon partenariat, c’est un partenariat qui renforce la Chine économiquement.

Et concrètement?

Michel:  Les Chinois pratiquent des prêts concessionnels ils prêtent de l’Argent aux Africains pour construire des infrastructures et se remboursent par des concessions minières, en extrayant des minerais. Or, pour 10 milliards de dollars prêtés, ils retirent pour 50 à 80 milliards de dollars de minerais… Les standards éthiques européens seraient beaucoup plus rassurants pour les pays partenaires. Le modèle du don est peut-être une bonne formule, mais les Européens devraient également pouvoir faire des prêts concessionnels.

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