Vie digitale et nature writing

Chronique de Giles Daoust - CEO de Daoust et Title Media

 

La modernisation de la gestion des entreprises, depuis l’avènement de l’informatique notamment, a poussé dirigeants et travailleurs à mettre en place de nombreux systèmes complexes, qui ont de moins en moins de prises avec la réalité matérielle. Fixation d’objectifs, plans d’actions, retro-plannings. Tests de personnalité, atteinte de KPI’s ("key performance indicators"), méthodes avancées de gestion de projets. Tous ces exemples, et bien d’autres encore que chacun peut tirer de son quotidien, démontrent à quel point nous avons parfois le nez dans le guidon, ou la tête dans le sable, et pouvons perdre le lien avec la réalité de notre travail.

Mais ceci ne touche pas que le monde professionnel. Dans la sphère privée, notre immersion dans l’univers numérique provoque des effets similaires. Addiction à Facebook, Instagram, obsession des Fortnite et autres jeux collaboratifs qui poussent les ados à se sentir plus à l’aise (et plus mis en valeur) dans l’univers virtuel que dans le réel. Même des outils simples comme Whatsapp et Messenger peuvent devenir de véritables tueurs de soirées en famille, grâce à leurs " pings " sonores, et leur capacité à déplacer la conversation le plus loin possible de la table du dîner.

Du reste, toute personne habitant en ville, et particulièrement dans une capitale comme Bruxelles, est victime de la difficulté à se déplacer de manière fluide et naturelle. Comment traverser Bruxelles en voiture sans garder les yeux rivés sur Waze? Ou en transport en commun sans consulter une app de mobilité, pour optimiser notre temps de trajet? Il suffit d’observer un chauffeur Uber, hypnotisé par son GPS tout au long de la course, pour avoir une image frappante d’à quel point nous sommes désormais "pilotés" par la machine.

Tout au long de la journée, de nombreuses chimères et construction mentales s’immiscent de plus en plus dans notre champ de vision pourtant déjà dominé par le béton et les briques.

 

Au plus profond nous plongeons dans la vie assistée par ordinateur, au plus notre corps et notre esprit crient à la libération.

Section "Nature writing" 

Ce n’est pas un hasard si, tant en librairie que sur Amazon, les sections consacrées au "nature writing" poussent comme des champignons, témoignant d’un certain mal-être urbain et numérique. Au plus profond nous plongeons dans la vie assistée par ordinateur, au plus notre corps et notre esprit crient à la libération. Au bol d’air. A la nature. Et ce n’est pas nouveau.

En 1854, l’américain Henry David Thoreau publie "Walden, ou la vie dans les bois", livre fondateur du nature writing. Il y raconte sa retraite, pendant un peu plus de deux ans, dans une cabane isolée près de l’étang de Walden, dans le Massachusetts. Plus qu’un récit de nature, c’est une véritable critique de la société "moderne" de l’époque, qu’il faut d’ailleurs mettre en parallèle avec son autre livre "La désobéissance civile".

Dans la seconde moitié du XXe siècle, Jim Harrison est l’auteur-phare du nature writing, avec des livres comme "Wolf" ou "Légendes d’automne". Harrison nous emmène dans des biographies imaginaires, des chroniques familiales ou des récits parfois sordides. Le rapport à la terre reste le fil conducteur de son œuvre.

Dans les années 2000, le français Sylvain Tesson devient une des figures emblématiques de ce courant, avec notamment "Dans les forêts de Sibérie", qui chronique son année passé seul dans une cabane au milieu des grands espaces russes (Walden n’est pas loin), ou "Sur les chemins noirs", récit de sa traversée de la France à pied suite à un accident qui faillit lui coûter la vie (tombé d’un toit sous l’emprise de la... vodka russe). On peut également recommander son excellent recueil de nouvelles, "Une vie à coucher dehors", qui montre un visage plus inquiétant et sournois de cette même nature qu’il vénère.

Ce courant littéraire revient en force depuis quelques années, notamment grâce à l’éditeur français Gallmeister, comme un véritable palliatif à la vie urbaine et numérique. Quitte à nous faire oublier un remède encore plus efficace: prendre le train ou la voiture, et en maximum une heure de route, se plonger in situ dans les merveilles de la nature!

Si certains ouvrages cités dans cette chronique vous intriguent, écrivez-moi à books@daoust.be, en mentionnant le titre et votre adresse. Les 20 premiers recevront le livre de leur choix.

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