carte blanche

Viktor Orban et les ressorts de la "démocratie illibérale"

Un livre précieux pour comprendre la logique fasciste et antisociale des "démocraties illibérales". Par Etienne Bastin.


Comment Viktor Orban, jeune libéral anticommuniste et démocrate, est-il devenu un conservateur nationaliste, xénophobe et autocrate? Pour le comprendre, ce livre fouillé étudie le parcours d’Orban, ses valeurs, sa stratégie politique (instiller la peur permanente pour se poser en père protecteur de la nation; instrumentaliser l’histoire) ou ses ambitions européennes (s’affirmer en défenseur de l’Europe blanche et chrétienne). Il éclaire aussi le devenir des anciens pays de l’Est: "A Budapest comme ailleurs, (…) il fallait recréer une identité nationale bafouée par des décennies d’oppression".

Enfin, il montre comment, par le biais de la xénophobie, une droite dure façonne "démocratiquement" un pouvoir à la limite de la dictature: "La création de l’autre comme cible autorise le gouvernement à déployer une série de mécanismes exceptionnels destinés à contrôler davantage la société".

"Le Fidez se radicalise précisément dans l’exercice du pouvoir."

Dès les années 1990, Orban évolue vers un nationalisme conservateur. En 2010, son parti, le Fidesz, gagne à nouveau les élections en exploitant habilement le ressentiment de la population contre la "thérapie de choc" néolibérale – qui a saigné le pays socialement – ainsi que la fibre nationaliste d’un pays qui se perçoit toujours comme menacé par des puissances extérieures. "Le Fidesz (…) se situe à l’inverse des trajectoires effectuées par les extrêmes droites dans les pays de l’Ouest européen où (…) la conquête du pouvoir passe par une entreprise de dédiabolisation." Le Fidesz, au contraire, "se radicalise précisément dans l’exercice du pouvoir."

Corruption et népotisme

©doc

À partir de 2010-2011, son nationalisme se mue en autoritarisme: Orban défait un à un les fondamentaux de l’État de droit. Sur fond de corruption et de népotisme, le régime instaure une société féodale. La primauté de l’économie sur les libertés individuelles se double d’une foncière injustice sociale. Orban s’affirme en garant de la sécurité des Hongrois contre les "ennemis" qu’il ne cesse de créer, de manière fantasmatique et complotiste: les migrants (inexistants en Hongrie), les élites financières, les ONG, l’Union européenne (quasi assimilée à une nouvelle URSS).

Comment, par le biais de la xénophobie, une droite dure façonne "démocratiquement" un pouvoir à la limite de la dictature.

En 2017, il affirme par exemple: "C’est ainsi qu’a vu le jour la plus incroyable coalition de l’histoire mondiale entre les trafiquants d’êtres humains, les activistes des droits de l’homme et les hauts dirigeants de l’Europe, dont l’objet est de transporter de manière organisée sur notre continent plusieurs millions de migrants."

Europe dont il n’est pas question de sortir – la Hongrie est bénéficiaire nette des fonds structurels – mais où Orban veut imposer ses vues nationalistes (contre "cette idée insensée d’États-Unis d’Europe") et protéger les intérêts d’ex-pays de l’Est (création du groupe de Visegrad). Dans le même temps, il se rapproche de régimes autoritaires: la Turquie (coopération militaire), la Russie (coopération énergétique) ou la Chine (coopération économique).

Amélie Poinssot, "Dans la tête de Viktor Orban", Actes Sud, 2019, 192 pages.

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