interview

Vincent Message "Ne rien comprendre au fonctionnement des entreprises aujourd'hui, c'est être démuni"

©AFP

Dans "Cora dans la spirale" (Seuil), l’écrivain Vincent Message réussit un tour de force: faire se rencontrer les domaines de la littérature et de l’entreprise. Par le prisme de son personnage principal, une cadre intermédiaire dans une compagnie d’assurances, il montre l’impact dévastateur des logiques managériales contemporaines sur les individus.

Comment avez vous construit ce livre?

J’ai mené une longue enquête pour me familiariser avec cet univers qui n’est pas le mien. J’avais envie de comprendre ce monde parce qu’il me paraît diriger le nôtre. Le discours économique donne des armes très puissantes et ne rien comprendre au fonctionnement des entreprises aujourd’hui, c’est être démuni. D’autre part, les vies au sein de l’entreprise sont souvent très peu représentées dans la littérature. L’écrivain connaît mal l’entreprise, car il n’y travaille généralement pas pour la simple et bonne raison que ces métiers laissent généralement peu de temps pour faire autre chose. Je crois cependant qu’il y a une parenté entre l’écrivain et l’entrepreneur: tous deux s’investissent en croyant à une idée et en prenant des risques pour un résultat incertain.

Qu’est-ce que la fiction peut nous apporter dans ce cadre?

En sciences humaines, il existe beaucoup de choses au sujet des entreprises. Le cinéma s’y est mis aussi. Mais, en littérature, il y a très peu de chose. Selon moi, la fiction doit s’emparer de toutes les grandes tensions d’une époque. On ne peut pas penser la société sans faire évoluer les imaginaires. La fiction ne s’appuie pas sur la statistique, mais sur le concret, l’expérience corporelle notamment. Or, le travail est corporel, même quand il est statique. La fiction est capable de prendre en compte la vie de l’employé dans son ensemble. Elle permet de considérer les individus comme des totalités.

Cora est prise dans la "spirale". Cette figure n’est évidemment pas anodine. Elle symbolise pour vous l’emballement du monde contemporain?

La spirale décrit l’accélération de nos vies et, en même temps, l’idée de quelque chose de subi. C’est une force centrifuge qui fait que les individus ne sont plus maîtres de leur destin. Aujourd’hui, par exemple, les contraintes économiques de la vie urbaine sont extrêmement fortes.

La vie dans une grande capitale est devenue très difficile, du fait notamment que celle-ci représente un lieu de pression immobilière intense. Ce qui peut rendre plus fatiguant le simple fait de se rendre au travail….

L’entreprise que vous évoquez possède une longue histoire. Vous n’avez pas choisi de mettre en scène une start-up alors qu’on aurait pu s’y attendre. Pourquoi?

J’ai pris volontairement une entreprise qui a une culture sociale, qui représente un capitalisme familial. Cette entreprise subit aussi un changement et une accélération: elle doit se moderniser tandis qu’elle est rachetée par un grand groupe.

Dans le capitalisme contemporain, les crises, qui sont censées être temporaires, sont devenues l’état permanent. Au final qu’est ce qui est décidé et subi par nos entreprises? Il est évident que le haut management peut parfois surjouer la contrainte.

Comment définissez-vous cette nouvelle logique entrepreneuriale à l’oeuvre?

Même si le capitalisme industriel n’a évidemment pas disparu, le capitalisme de services et le capitalisme financier ont d’autres attentes: ils requièrent un individu entier. Le travailleur n’est plus mobilisé comme simple force de travail, mais aussi comme force mentale. Il doit être capable d’initiative, être créatif, devenir l’ambassadeur de l’entreprise ou de la marque pour laquelle il travaille. Moins épuisé physiquement par son travail, il a cependant toujours l’esprit occupé.

Cela dit, la plupart des gens que j’ai rencontrés regrettaient la mauvaise image du monde de l’entreprise. Ils me disaient combien l’entreprise est une aventure, de quelle façon elle est porteuse de sens et pourquoi il ne s’agit pas seulement de maximiser le profit. Je n’aime pas le singulier collectif: LE travail, L’entreprise, etc.

On peut tout à fait apprécier l’esprit entrepreneurial qui règne dans une maison d’édition qui se bat pour sa survie et, dans le même temps, détester les pratiques de Monsanto. On ne peut pas mettre toutes les entreprises dans le même sac ou généraliser à tout-va.

Autre problème: la distinction entre le temps libre et le travail est devenue beaucoup plus floue aujourd’hui. Ce qui donne bien souvent l’impression au travailleur de ne jamais s’arrêter de travailler…

La tentation d’accaparer les individus a toujours été présente. Avant, l’entreprise était pyramidale, inspirée par le paradigme de l’armée. Il s’agissait d’exécuter et d’obéir. Aujourd’hui, c’est une structure qui fonctionne par projets, qui recourt aux réseaux. On demande aux individus de se mobiliser et d’aligner leur désir sur le désir stratégique qui vient d’en haut.

À ce propos, la co-décision, dont on fait grand cas aujourd’hui, est souvent une parodie. Dans les faits, ce sont des cercles de personnes très restreints qui prennent les décisions. La carte de ce qu’on attend des employés n’est jamais devant eux. Ils la découvrent au fur et à mesure. C’est pourquoi les évolutions sont subies plutôt qu’assumées par le collectif. Est-ce qu’on donne aux gens le temps pour inventer d’autres formes d’actions collectives dans l’entreprise? Ont-ils seulement le temps de se rencontrer? Il est devenu assez rare que les gens se fédèrent pour engager une critique collective des conditions de travail, notamment dans l’entreprise de services, qui a tendance à individualiser fortement les parcours et les carrières.

Vous évoquez aussi la gestion de l’espace en entreprise, notamment les fameux "open space"…

L’entreprise incite à rationaliser l’espace de travail. L’impératif de réduction des coûts me semble avoir primé sur la prise en compte de l’impact de cette rationalisation sur les individus et leurs relations. D’autre part, l’open space est aussi un espace de contrôle. Tous les gens qui ont travaillé en open space parlent d’une surveillance mutuelle. Il est vrai que, de prime abord, on pourrait croire que ça va permettre d’éradiquer le sous-travail. Dans les assurances, on le sait, ça existe. Seulement, l’open space lisse les comportements, bride la façon de s’exprimer. Les employés jouent donc une espèce de comédie sociale. On porte un masque en permanence. Mais c’est aussi la question de l’attention qui est en jeu. L’attention sursollicitée induit un manque d’attention à d’autres moments.

Tel est le paradoxe: on ne vous donne pas les moyens de vous concentrer, mais on vous demande dans le même temps d’être hyper-productif… Lors des entretiens que j’ai menés, les gens me racontaient que si au bout de deux heures ils n’avaient rien fait de concluant, ils ressentaient un immense sentiment d’inutilité.

En tant qu’écrivain, vous n’êtes évidemment pas indifférent au langage parlé dans l’entreprise. La littérature a-t-elle le pouvoir de détourner le langage managérial si stéréotypé?

Le langage du management est un outil. Il peut faire l’objet d’usages aliénés, réfléchis ou efficaces. J’ai pu constater lors de mon enquête que fort heureusement peu de gens parlent comme un manuel de management. Les gens mâtinent ce langage technique d’une langue plus personnelle qui dépend de leur classe sociale, de leur caractère, de leur âge. Les individus ont des manières de s’exprimer qui restent singulières. Il y a néanmoins des gens qui se laissent entièrement dévorer par les formules toutes faites. On a l’impression qu’ils n’existent plus en tant qu’individus, que ce sont des masques posés sur des fonctions. Sont-ils minoritaires ou majoritaires? Difficile à dire mais ce qui est certain, c’est que l’on peut résister à ce formatage de la pensée par le langage.

Cora dans la Spirale, Vincent Message, Éditions Seuil, 464 p., 21 €

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