carte blanche

Vingt ans de loi Renault! On continue?

Emmanuel Goedseels

La fameuse loi Renault a 20 ans ce 13 février. Et à chaque annonce d'une restructuration, on entend les mêmes critiques.

Emmanuel Goedseels 
Partner Whyte Corporate Affairs

La fameuse loi dite Renault qui, de manière presque ironique, s’appelle en réalité "loi portant des dispositions en faveur de l’emploi" a 20 ans ce 13 février. Et à chaque annonce d’une restructuration, celle de Carrefour ne faisant pas exception, on entend les mêmes critiques: "c’est un choc!", " on n’était pas prévenu!", "les politiques réagissent a posteriori", "la communication est froide!" ou "le chiffre annoncé est hors de proportion".

Cette loi est pourtant née d’une bonne intention. Pour faire très court, l’annonce d’un licenciement collectif n’est qu’une intention, il faut donc consulter le personnel. La primauté de l’information lui est également réservée, le plus souvent par le biais du conseil d’entreprise. Juste et logique. Mais dans la pratique, et dans la communication, la loi est un vrai calvaire.

La seule vertu qu’un communicant peut trouver dans la loi Renault (au-delà du bien-fondé de la concertation), c’est l’obligation de décrire la justification économique de l’"intention de recourir à un licenciement collectif". Contrairement à ce que les syndicats disent ou pensent, les entreprises lancent le plus souvent une procédure quand leur situation économique est devenue alarmante: la totalité ou une partie de l’activité est en perte, les résultats s’érodent, des investissements sont nécessaires, les coûts sociaux doivent être allégés (réduire les coûts pour investir), le site industriel n’est plus compétitif… et il est vrai, à de rares exceptions, pour augmenter une marge en dessous des attentes des actionnaires. Mais quand on connaît la lourdeur de la procédure, le risque qu’elle fait peser sur l’image et sur les ventes, ce n’est jamais une "décision" qui est prise à la légère.

Nombreux sont les dirigeants d’entreprise désireux d’informer les centrales syndicales et le monde politique de leur projet quelques jours avant l’annonce, mais leurs avocats – à juste titre – s’y opposent ou, du moins, rappellent les sanctions prévues.
Emmanuel Goedseels

Le choc

Comme la loi ne permet pas de discuter en amont d’un tel projet avec le personnel et ses représentants, il est évident qu’un "plan Renault" reste très secret et est annoncé de manière unilatérale, créant un effet de surprise pour toutes les parties prenantes. Le personnel, les syndicats et même les politiques ne peuvent tout simplement pas être informés au préalable. Le non-respect de la loi Renault relève du pénal. Nombreux sont les dirigeants d’entreprise désireux d’informer les centrales syndicales et le monde politique de leur projet quelques jours avant l’annonce, mais leurs avocats – à juste titre – s’y opposent ou, du moins, rappellent les sanctions prévues.

Le nombre de personnes "potentiellement impactées" est, lui aussi, souvent un choc, car il s’agit de donner un chiffre maximum (exigé par la loi) qui ne tient pas compte de toutes les options qui permettent la réduction du volume d’emploi sans passer par le licenciement sec: départs volontaires, prépensions, reclassements internes, transferts dans une autre société aux mêmes conditions, aide à la création d’une nouvelle activité… À l’exception des fermetures, pour les restructurations, la différence entre le chiffre global annoncé le premier jour et le chiffre de personnes réellement affectées par un licenciement sec en fin de procédure est très significative: il n’est pas rare de passer de 3 à 1, comme ce fut le cas pour Carrefour en 2010 ou ING en 2017.

La froideur

Le challenge de la communication d’une annonce "Renault" est la compréhension du projet par le personnel et l’empathie de la direction par rapport aux conséquences du projet sur les employés. Les dirigeants n’annoncent pas un tel projet le sourire aux lèvres, mais cette loi, déjà brutale par son effet de surprise, et l’ampleur du chiffre annoncé requièrent une véritable "dextérité rhétorique" pour conserver le caractère "intentionnel" du projet. Il faut surfer entre les formes conditionnelles, utiliser tous les mots qui se rapprochent de l’intention pour souvent arriver à écrire ou à dire des choses comme "dans l’hypothèse où cette intention devait être concrétisée, nous pourrions être amenés à licencier un maximum de X personnes". Il ne faut pas s’étonner que le personnel, les syndicats et les journalistes soient énervés par l’hypocrisie, la froideur, et le caractère artificiel de l’annonce. Et c’est avec ce type de phrases qu’il faut communiquer au personnel, par lettre, e-mail ou vidéo. Sans compter la difficulté pour les porte-parole face aux journalistes et devant les caméras!

À l’heure où les messages se font plus simples et plus clairs, la complexité de cette loi et ses conséquences sur la communication sont source d’irritation et d’incompréhension.
Emmanuel Goedseels

Comme si cela ne suffisait pas, la particularité de la Belgique requiert habituellement l’emploi de deux langues, où tout doit être identique, sans tenir compte du fait que les filiales internationales de grands groupes sont souvent, dans notre pays, dirigées par des non Belges. C’est un vrai parcours d’obstacles.

Après l’annonce, la période de consultation doit rester dans ce même moule "intentionnel", rendant la communication interne et externe toujours aussi difficile, mais heureusement parfois un peu plus apaisée. L’autre grief sur le plan procédural de la loi est la période indéfinie de cette phase, qui peut parfois se prolonger pendant de très nombreux mois, voire un an.

On change et on adapte!

Après 20 ans, il est grand temps de modifier cette loi. Elle était nécessaire en 1998 après le choc de l’annonce de fermeture de l’usine Renault à Vilvorde, mais à l’heure où les messages se font plus simples et plus clairs, la complexité de cette loi et ses conséquences sur la communication sont source d’irritation et d’incompréhension. Cela ne changera pas le fond du projet, car les entreprises devront toujours s’adapter à leur environnement, mais autant essayer de le faire de la manière la plus consensuelle possible.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content