Vivre avec l'Europe comme avec sa belle-mère

Ce dont nous avons surtout besoin aujourd'hui, c'est de crédibilité: dans le domaine de la monnaie unique, du plan de relance grec, de la durabilité des finances publiques, de l'intensification de la convergence économique au sein de l'union monétaire, et d'une plus grande uniformité dans la gestion de l'économie européenne.

La nouvelle équipe gouvernementale venait à peine de présenter, avec fierté, un accord budgétaire âprement bouclé que l'Europe nous annonçait froidement que nous étions recalés. Dans le collimateur, le gouvernement papillon s'est alors empressé de prendre quelques mesures pour atteindre ses objectifs budgétaires.

Et si elle reste encore sous surveillance, la Belgique échappe - pour le moment - aux sanctions européennes. Reste que le verdict initial de la Commission européenne peut être différemment interprété.

Un molosse néolibéral et antidémocratique?

D'un côté, il y a ceux qui commencent à trouver que "l'Europe" est en train de devenir progressivement synonyme de "mainmise" sur l'État. Un molosse néolibéral et antidémocratique qui veut tenir les gouvernements en laisse, sous le prétexte de combattre la crise.

Dans ce camp, on met en garde contre les effets négatifs des assainissements budgétaires sur la croissance économique dans l'ensemble des pays de l'union monétaire. Comme si une économie ne pouvait survivre sans autorité supérieure.

Dans l'autre camp, on affirme que la nécessaire uniformité de la gestion de l'économie et des budgets est le corollaire d'une union monétaire. Partager sa monnaie avec 16 autres pays et gérer son budget en complète autonomie sont deux choses irréconciliables. Celui qui veut profiter de tous les avantages de l'union monétaire doit accepter d'abandonner une partie de sa souveraineté.

La contradiction que nous voyons entre stimuler et assainir trouve son explication dans l'analyse unilatérale que les Allemands font de la crise: pour eux, il s'agit avant tout d'une crise budgétaire. C'est un peu simpliste.

La crise actuelle est, en effet, plutôt une crise de grands déséquilibres au sein de l'union monétaire: entre les pays endettés et les pays en surplus, entre les économies concurrentielles et non concurrentielles, entre les réformateurs et ceux qui sont pour le statu quo, entre les pays fourmis et les pays cigales. Ces déséquilibres ont été masqués pendant tout un temps parce que tous les pays pouvaient se financer aux taux allemands, extrêmement bas. Les bulles immobilières irlandaise et espagnole, le fort endettement de l'Italie, les grands déficits grecs et le report des réformes pratiquement partout en Europe n'étaient pas la maladie, mais les symptômes de ces déséquilibres. Ceux qui ne jurent que par une approche budgétaire de la crise ne vont jamais être capables de la résoudre.

Le besoin de crédibilité et de confiance

Ce dont nous avons surtout besoin aujourd'hui, c'est de crédibilité: dans le domaine de la monnaie unique, du plan de relance grec, de la durabilité des finances publiques, de l'intensification de la convergence économique au sein de l'union monétaire, et d'une plus grande uniformité dans la gestion de l'économie européenne. La bible allemande qui affirme que la crédibilité et la confiance tomberont automatiquement du ciel comme la manne, si l'on assainit durant les dix prochaines années, n'est que pure illusion. Mais si assainir ne résout rien, que faut-il faire? La confiance à long terme doit être rétablie et les dettes réduites sans peser sur la croissance. Cela peut se faire en trois étapes.

La première étape, c'est de créer plus de croissance économique.

Relancer l'activité et réduire les dettes

Lorsqu'on veut réduire ses dettes, on met trop souvent l'accent sur la réduction du numérateur: la dette souveraine nominale. Or, il est au moins aussi important d'augmenter rapidement le dénominateur: l'activité économique. Car c'est elle qui définit la capacité réelle de remboursement d'une économie à long terme. Contrairement au passé, il n'est plus possible de stimuler artificiellement l'économie par des emprunts. La croissance sera une vraie croissance ou ne sera pas. En Belgique, il s'agit, entre autres, de donner plus de flexibilité au marché de l'emploi, de mettre plus de jeunes, de moins jeunes et d'immigrants au travail, de faire plus de recherche et de développement, de réduire la taille des gouvernements, de s'attaquer aux monopoles et d'augmenter la compétitivité des entreprises. Ces réformes structurelles améliorent la vitesse de rotation de l'économie et sont la meilleure garantie de sa capacité à rembourser ses dettes.

La seconde étape sera d'ancrer la réduction structurelle des dettes souveraines dans les constitutions respectives. L'obligation de réduire ses dettes, quelle que soit la situation économique ou politique, apportera de la crédibilité. Les décisions du dernier sommet européen sont déjà un bon début: il est désormais interdit d'avoir des déficits structurels, et tous les pays devront ramener leur dette à 60% de leur PIB dans les 20 ans. Un peu comme le fonds argenté, mais cette fois, avec des garanties coulées dans le béton.

Le veto de la BCE

Enfin, les pays européens devraient accorder, dans l'intervalle, un peu plus de crédibilité, par exemple, à la BCE. Pourquoi, en effet, ne pas accorder à la BCE un droit de veto temporaire sur les réformes et budgets nationaux? Celui qui recevra la bénédiction de la BCE pourra compter sur son soutien contre les spéculateurs car, en cas d'attaque, la BCE pourra si nécessaire acheter des obligations. La Commission européenne peut bien sûr approuver un budget, mais elle ne pourra jamais garantir qu'un pays ne fera jamais l'objet d'une attaque des marchés. Les deux premières étapes sont la garantie que la BCE n'investira pas dans une cause perdue. De plus, la BCE disposerait d'un bâton pour les cas où le filet de sécurité de Francfort serait utilisé comme un hamac.

Nous ne pouvons plus attendre: désormais, la Belgique contrôle beaucoup moins son économie que par le passé. C'est peut-être la leçon la plus pénible de l'arrogance collective affichée durant les dix premières années de l'euro. Il nous faudra maintenant, pendant dix autres années, assainir et réformer sous l'oeil attentif de notre belle-mère l'Europe, parce que l'Europe nous l'impose et parce que c'est bon pour l'euro. Celui qui chante les louanges de la monnaie unique devra aussi oser reconnaître que moins de souveraineté sera le prix à payer pour "notre" monnaie.

Par Peter De Keyzer

Chief Economist BNP Paribas Fortis

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés