interview

Vladimir Fedorovski: "Les Russes pensent qu'il n'y a plus rien à faire avec l'Europe"

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Rencontre avec l'écrivain russe Vladimir Fedorovski.

Ukrainien né en Union Soviétique Vladimir Fedorovski est d'abord un ancien diplomate avant de devenir un écrivain très lu en France. Sa carrière semble prendre un essor lorsque ce polyglotte qui parle aussi bien le français, l'anglais ou l'arabe sert d'interprète à Leonid Brejnev en 1972 lors d'un déplacement du chef de l'Etat en Mauritanie. En tant que diplomate lors de ses séjours à Paris, il se passionne pour la vie culturelle française.

Dates-clé:

1950: naissance le 27 avril à Moscou

1972: attaché à l’ambassade de l’Union soviétique en Mauritanie

1985: doctorat d’État en histoire sur le rôle des cabinets dans l’histoire de la diplomatie française

1990: quitte la carrière diplomatique et entre en politique

1991: publie "L’Histoire secrète d’un coup d’État"

2017: publie "Poutine de A à Z"

2018: publie "Au cœur du Kremlin, des tsars rouges à Poutine"

 

Déçu par Gorbatchev, il finit par quitter la vie diplomatique. Il a été porte-parole du mouvement des réformes démocratiques lors du putsch communiste de 1991. Son livre sorti en 2018, "Au cœur du Kremlin" témoigne de façon passionnante de sa bonne connaissance des changements de pouvoir en Union Soviétique jusque dans la Russie d'aujourd'hui.

Infatigable écrivain, il publiera dès le premier novembre "Le roman vrai de la manipulation" ouvrage qui s'intéresse aux grandes campagnes d'intoxications du KGB et de la CIA jusqu'à aujourd'hui. Ce sera son 42e livre. Ses propos sans filtre jettent un éclairage intéressant sur les fantasmes nourris par l'occident sur le maître actuel du Kremlin à qui il a également consacré un livre en 2017.

Vous êtes expert en passation de pouvoir russe, qui est Sergueï Kirienko le successeur présumé de Poutine et actuellement directeur adjoint de l’administration présidentielle?

On pense que tout est prévu mais personne n’en sait rien. Il y a certes une préparation mais au Kremlin, rien n’est prévisible. J’ai connu Kirienko. C’est un personnage qui a été choisi par Boris Eltsine. Il cherchait un jeune garçon, policé et éduqué alors que le pays traversait une passe très difficile. Il a dirigé le gouvernement pendant quelques mois (du 23 mars 1998 au 23 août 1998, ndlr). Et puis il a été mis au placard avant de devenir aujourd’hui un personnage clé de l’administration présidentielle. Ce n’est que le numéro deux mais c’est la tête pensante.

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Que va-t-il se passer alors au terme du mandat de Vladimir Poutine?

Je pense que son intérêt c’est de se désister avant l’heure. Il en est tout à fait capable tout en restant au centre de l’échiquier comme un pilier du système. Encore une fois, Kirienko n’est qu’une possibilité. Mais on peut aussi penser à l’ancien garde du corps du président, Alexeï Dioumine, promu gouverneur de l’oblast de Toula. Au Kremlin tout est absolument inattendu. Il n’y a pas de désignation. Il y aura une grande part de hasard. Il y a des gens qui travaillent aussi dans l’ombre et qui peuvent ne pas laisser faire ce qui semblait apparemment prévu.

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Dans votre livre "Au cœur du Kremlin" vous pointez avec ironie les accusations américaines d’ingérence russe dans les dernières présidentielles américaines dans la mesure où les Américains eux-mêmes intervenaient en sous-main dans l’élection d’Eltsine… C’est toujours le cas?

Qu’ils soient intervenus dans la dernière présidentielle américaine c’est évident. Ils ont obtenu des mails en raison de l’imprudence de Madame Clinton. Poutine a été directement accusé mais je doute fort qu’il s’en soit occupé bien qu’il n’aimait pas la candidate. À mon avis, cela n’a eu aucune influence même quelconque sur l’élection de Donald Trump. Si Trump a gagné c’est tout simplement parce que son adversaire a fait une mauvaise campagne. Deuxièmement il s’est adressé d’une manière directe à la classe moyenne qui était frustrée. Mais quand vous dites que les Américains ont contribué à l’accession de Boris Eltsine c’est parfaitement vrai. En n’hésitant pas à mettre sur écoute jusqu’au téléphone personnel de Gorbatchev. Ils accusent aujourd’hui les Russes - dont ils ont décidé artificiellement que le pays était l’adversaire principal de l’Occident - mais ce que les Américains font ou ont fait n’est même pas comparable. Pourtant je suis adversaire de Poutine. Mais je suis plus encore l’adversaire des bêtises que l’on diffuse.

Pensez-vous qu’il puisse y avoir des ingérences russes au sein de l’Union européenne?

Les Russes ne veulent plus travailler avec l’Europe. L’Europe n’est pas le centre du monde. C’est un fantasme qui lui appartient. L’élite russe tout comme son opinion pense qu’il n’y a plus rien à faire avec l’Europe. L’Europe a vendu son âme, elle s’islamise, elle n’assume pas ses valeurs.

Mais la montée des nationalismes en Europe intéresse-t-elle les Russes?

Non. Ils voudraient juste avoir un interlocuteur européen. Mais il n’y a pas d’interlocuteur. Cela dit là où vous avez raison c’est qu’il y a des gens en Russie qui partagent ce genre de valeurs. Ils entretiennent des contacts et surtout avec ceux qui sont opposés aux sanctions à l’égard de la Russie.

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Et quand Vladimir Poutine recevait Marine le Pen, la candidate aux présidentielles françaises de 2017 et chef du parti d’extrême-droite français?

C’est une bêtise. Ce n’est pas une ingérence. Vous savez, Vladimir Poutine c’est quelqu’un de très pragmatique. Quand il a vu Marine le Pen au plus haut dans les sondages, il a donné en la recevant, l’image d’une implication. C’est pour cela que c’est une bêtise car il n’a jamais pensé qu’elle pouvait être élue. Vous savez on construit Poutine comme un dictateur qui manigance partout, qui complote, qui veut envahir les pays baltes ou encore contribuer à pousser Marine le Pen au pouvoir. C’est bien car c’est comme ça que je peux vendre mes livres! Mais ça ne correspond à rien.

Quel est le critère premier de la stratégie de puissance de Poutine?

La Chine devient son principal allié. À cause de la bêtise occidentale je le précise. En Russie le symbole c’est l’aigle bicéphale. L’aigle qui regarde et l’Europe et la Chine. Ils ont tout essayé avec l’Europe mais ils voient bien sa dépendance avec les Etats-Unis. Qu’elle est leur caniche, qu’elle n’a pas sa propre politique, que sa puissance est faible. Pour ruiner la France, il suffit d’augmenter les taux. Elle ne peut pas être indépendante dans ces conditions-là.

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Qu’est-ce qui détermine en quelques mots, le mode de fonctionnement du personnage?

L’expression-clé pour comprendre Poutine, c’est l’intérêt national. Il a des failles mais il a sauvé la Russie de la désintégration, c’est sa réussite.

Est-ce que vous diriez que le Kompromat, cette technique qui consiste à compromettre par exemple via des vidéos embarrassantes, une personnalité étrangère, est toujours utilisé voire davantage?

Bien sûr. Mais c’est une technique propre à tous les services secrets du monde.

Ce n’est pas une spécialité russe?

Cela a été porté au pinacle par les Russes. Mais ils en voient parfois les limites. Un ambassadeur français m’a raconté avoir été l’objet d’une menace de diffusion d’une vidéo compromettante. Il s’est contenté de recommander à ses interlocuteurs de l’adresser directement à son épouse, que ça l’intéresserait! La technique du kompromat est une très vieille tradition. Je suis assez partagé sur le fait que Trump ait pu être concerné. Trump est fantasque mais il n’est pas bête. Tout le monde sait que tout peut être enregistré. Et puis les Russes n’ont jamais pensé que Trump pouvait être président. Nonante pour cent des experts russes pensaient que ce serait Madame Clinton.

Ont-ils une autre "spécialité"?

Les Russes sont très bons pour raconter aux occidentaux ce qu’ils veulent entendre. Et ça, c’est un piège terrible pour les services secrets américains et d’une manière générale pour les occidentaux. Il se crée ainsi un monde imaginaire dont il découle beaucoup de questions.

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Qui Poutine respecte-t-il?

Par exemple Emmanuel Macron, qui est une sorte de Poutine à sa façon. Comme lui, il est inattendu. Il a brusqué le système et bluffé Poutine. Il respecte aussi beaucoup Madame Merkel dont il voulait faire une alliée. Et bien sûr les Chinois.

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Incidemment quel est le problème avec Oleg Sentsov, ce réalisateur Ukrainien emprisonné dans la colonie pénitentiaire de Labytnangui (Sibérie occidentale) et en grève de la faim depuis le 14 mai 2018?

Moi je pense que Poutine veut s’en débarrasser, qu’il cherche une issue. Mais objectivement Sentsov a été confondu (des aveux forcés selon son avocat, ndlr). Moi je suis Ukrainien. Mais je vous dis que les Ukrainiens se servent aussi de l’affaire Sentsov pour diaboliser les Russes. En tout cas, sa mort n’est pas dans l’intérêt de Poutine.

Vous enchaînez avec "Le roman vrai de la manipulation" qui paraît au mois de novembre. Que racontez-vous?

Je parle de la manipulation comme d’une religion, surtout en Russie. Et de guerre froide. Je l’ai écrit comme un roman policier. J’explique comment on peut manipuler les hommes et les femmes. La manipulation aujourd’hui a été portée à un point extrême par les réseaux sociaux. On ne se rend pas bien compte de ce qui se passe dans ce domaine. On y participe tous. Mon livre ne concerne pas seulement la Russie, mais aussi les Etats-Unis avec des noms de grands artistes ou écrivains qui ont été manipulés par la CIA. Le 21e siècle sera encore pire, bien plus grave qu’à l’époque de la guerre froide. Parce que désormais on croit à nos propres manipulations. Comme disait le musicien Nicolas Nabokov, Russe avant de devenir américain, "on n’entre pas dans l’eau sans être mouillé".

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