carte blanche

Wallonia? Not for sale

Thomas Dermine, coordinateur du plan Catch et "Wallon de l’année 2018", démonte les caricatures flamandes à propos de la Wallonie.

"Dear President @realDonaldTrump, one euro and Wallonia is yours. Call us." Ce tweet, écho à la polémique de rachat du Groenland par Trump, est signé "Jong N-VA" et a été abondamment relayé en Flandre ces derniers jours. On pourrait presque sourire de ce cynisme assumé si ce n’est qu’il s’inscrit dans une suite de messages dédaigneux, voire carrément insultants à l’égard de la Wallonie.

Cet épisode est révélateur d’une opinion bien ancrée en Flandre consistant à dénigrer la capacité des Wallons à reprendre leur destin socio-économique en main et à stigmatiser l’inefficacité des politiques publiques wallonnes. Le silence est souvent la meilleure réponse au mépris mais il est essentiel d’apporter une base factuelle correcte à ce débat et de faire justice aux nombreuses personnes en Wallonie qui œuvrent quotidiennement depuis le secteur privé ou public à améliorer le sort collectif de leur région.

La caricature flamande de la Wallonie repose en fait essentiellement sur une analyse simple (pour ne pas dire simpliste) des différences entre le niveau richesse produite par habitant dans chaque région (PIB par habitant*). Cette différence est en moyenne de l’ordre de 25%. L’écart s’est creusé au moment du déclin industriel wallon mais reste stable depuis plus de 20 ans. Par conséquent, il pourrait être logique d’en déduire que les politiques économiques wallonnes sont inefficaces. Les nationalistes de Flandre auraient donc raison: il faut se débarrasser de cette Wallonie qui ne sera jamais capable de s’assumer. CQFD. Simple mais redoutable. Ça marche sur Twitter et dans les urnes.

Disparités wallonnes

Pourtant, ça marche beaucoup moins bien dans les chiffres. L’analyse effectuée sur base de moyenne au niveau régional masque une réalité beaucoup plus complexe. La Wallonie est une des régions d’Europe qui présente le plus de disparités intrarégionales en termes de PIB par habitant. Par exemple, les villes du Hainaut et du Brabant Wallon ne sont distantes que de quelques kilomètres et pourtant, on retrouve des différences de PIB/habitant de l’ordre de 50 à 60%. De telles disparités sont quasi uniques en Europe, surtout à l’échelle d’un si petit territoire.

Il y a une Wallonie sur l’axe "nord-sud" de l’E411 qui compte parmi les zones les plus riches d'Europe et de Belgique (par exemple, le PIB par habitant de la province du Brabant Wallon est le second en Belgique et est 15% supérieur à celui de la moyenne flamande). Une Wallonie qui a su habilement profiter de l'effet métropolitain de Bruxelles au nord (tout comme une partie significative de la Flandre) et de celui du Grand-Duché de Luxembourg au sud.

A l’opposé, il y a une autre Wallonie qui se décline sur l’axe "est-ouest" de l’E42, sur l’ancien sillon industriel qui s’étale de Mons jusqu’à Verviers. Une Wallonie qui est née par l’industrie et qui s’est urbanisée de façon fulgurante entre 1850 et 1950 en accueillant des vagues de migration successive (dont la principale est venue de Flandre). Une Wallonie qui a subi avec une violence inouïe depuis 1960 le fait de la désindustrialisation. Une Wallonie dont la réalité socio-économique reste difficile mais qui se bat et s’est engagée sur la voie d’un renouveau. Ces deux Wallonie sont fortement interdépendantes (en termes de flux économiques, de mobilité, d’utilisation de l’espace …) et réunies autour d’une même identité inclusive.

Une Wallonie riche, une Flandre pauvre

L’intérêt de cette présentation binaire de la réalité socio-économique wallonne est qu’elle met un sérieux grain de sable dans la logique argumentative des nationalistes flamands. Si la politique régionale wallonne était si défaillante, alors comment expliquer que certaines zones parmi les plus riches de Belgique se trouvent en Wallonie? La politique régionale étant uniforme à travers toute la Wallonie, elle ne peut être seule responsable des différences observées avec la Flandre. Le raisonnement vaut aussi dans le sens inverse: si la politique économique flamande et l’éthos économique de nos voisins du nord étaient à ce point supérieurs, alors comment expliquer que des anciennes villes industrielles de la Province de Limbourg ou de Flandre Orientale connaissent aujourd’hui une réalité socio-économique proche de celle du Hainaut ou de la Province de Liège.  

Ce raisonnement est volontairement simple mais démontre par l'absurde la vacuité intellectuelle de la stigmatisation sans aucune nuance dont fait parfois objet la Wallonie. Il ne faut pas pour autant dédouaner la responsabilité du politique. Il est vrai que la Wallonie a accumulé du retard et le prochain gouvernement wallon fait face à des enjeux colossaux, notamment pour accélérer la dynamique de reconversion initiée par le plan Marshall, faire face au défi du capital humain et engager la région dans la transition écologique. Si les déterminants historiques sont importants, l’analyse montre aussi qu’il n’y a aucun fatalisme à avoir concernant la Wallonie. Réaliser cela, c’est peut-être finalement le seul mérite d’attaques comme celle du tweet des "Jong NVA.

* Plutôt que le revenu disponible des ménages, la mesure du PIB/habitant est retenue car elle permet d’éviter les distorsions liées à l’effet redistributif de Bruxelles et n’intègre pas les transferts inter-régionaux.

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