carte blanche

Geert Noels: "Libra, bitcoin... Le système financier est en pleine mutation"

Geert Noels

La semaine prochaine marquera le septième anniversaire de la célèbre déclaration de Mario Draghi "whatever it takes", qui fut manifestement téléguidée par les marchés et ses proches collaborateurs dans le but de réduire aussi vite que possible la pression sur l’euro et les pays du "Club Med". Mais l’effet positif à court terme a coûté cher à long terme: bulles spéculatives, augmentation des dettes et perte de repères au sein du système financier.

Réseaux bancaires parallèles ("shadow banking"), libra, bitcoin, crowd funding… le système financier est en pleine mutation.

Je me demande souvent comment les professeurs d’université expliquent aujourd’hui la problématique des taux d’intérêt et de la courbe des taux dans leurs cours de finance. Car les théories et les manuels ne correspondent plus à la réalité. Les taux étaient une variable économico-financière pouvant être expliquée de manière très rationnelle et théorique. Ils tenaient compte des attentes en matière d’inflation, de risque, de liquidité, d’échéances et autres éléments. Aujourd’hui, avec près de 55% des obligations souveraines de la zone euro assorties de taux négatifs, les célèbres "expectations theory" et "market segmentation theory" appellent une interprétation plutôt méandreuse, qui soulève davantage de questions qu’elle n’apporte de réponses aux étudiants. Rendez-vous à l’examen avec cette théorie en tête et posez la question suivante aux étudiants: "Comment expliquez-vous que les taux italiens soient inférieurs aux taux américains?"

Les cours de finance rédigés il y a vingt ou trente ans sont devenus totalement obsolètes, et les choses ne devraient pas s’améliorer rapidement. Et je ne parle pas uniquement du chapitre sur les taux. Le rôle des banques centrales (auparavant plutôt en retrait, aujourd’hui hyperactives), le bitcoin et la blockchain, la place de plus en plus importante – parfois même dominante – de la gestion passive et son impact sur les cours de Bourse et l’efficacité des marchés, etc. Chaque jour, une nouveauté vient s’ajouter, qu’il s’agisse du libra, d’une société de fintech qui contourne les banques, ou de banques qui tentent d’éluder les réglementations via de nouveaux instruments financiers. Réseaux bancaires parallèles ("shadow banking"), libra, bitcoin, crowd funding… le système financier est en pleine mutation.

Une BCE politique

Mais ce ne sont que des perturbations mineures par rapport à la "Grande Disruption" provoquée par les banquiers centraux: les bornes, les repères du système financier ont été déplacés. Les taux négatifs ont un énorme impact sur l’épargne à long terme, sur les contrats, sur le comportement des épargnants et des investisseurs. De nombreux modèles traditionnels, mais aussi plus complexes (comme le modèle Black & Scholes) sur lesquels s’appuie le système financier, sont en pleine confusion ou pire encore, à cause du recours prolongé à une politique monétaire non conventionnelle. L’inquiétude monte auprès des banquiers, assureurs, fonds de pension, ainsi que grands et petits épargnants. Et elle ne fait que croître, parce qu’on a cru pendant des années que la situation allait se normaliser (comme l’indiquent les manuels), mais ces derniers mois, nous sommes retombés dans une "terra incognita pecuniaria".

La BCE est aujourd’hui officiellement devenue le prolongement du monde politique, et non plus un chien de garde apolitique protégeant les balises financières.

La récente nomination de Christine Lagarde pour succéder à Mario Draghi ne devrait pas modifier la tendance. Lagarde est sans nul doute une juriste, une diplomate et une politicienne très compétente. Mais elle ne pourrait jamais être considérée comme "fit and proper" par le régulateur si elle devait travailler en Belgique, à cause de sa condamnation dans le dossier Tapie-Crédit Lyonnais. Personne ne doute de ses compétences, mais la nomination de Mme Lagarde à la présidence de la Banque centrale européenne (BCE), alors qu’elle n’est ni économiste ni banquière centrale, revient à nommer un pilote de ligne à la tête du Comité de la sécurité alimentaire sous prétexte que les deux domaines ont un rapport avec la sécurité.

Par ailleurs, avec une politicienne à sa tête, la BCE pourra moins revendiquer son indépendance politique. En nommant une juriste et ancienne patronne du FMI, c’est comme si l’Europe se préparait à une nouvelle crise financière et systémique qui nécessitera des négociations avec d’autres pays. La BCE n’est plus apolitique, et c’est aussi un changement de repère. Pour ceux qui en douteraient encore, la nomination de Lagarde a fait partie du méga carrousel de nominations politiques européennes. La BCE est aujourd’hui officiellement devenue le prolongement du monde politique, et non plus un chien de garde apolitique protégeant les balises financières.

> Lire notre chronique financière: Christine Lagarde n'arrive pas en terrain conquis

Nouveau système financier

Le libra ne veut pas être simplement une nouvelle monnaie. Il veut proposer un tout nouveau modèle financier. ©REUTERS

En latin, le mot "libra" signifie "balance, équilibre". Libra est aussi la plus ancienne appellation d’une monnaie, dont le nom est tiré du contrepoids des balances où l’on pesait l’or. Le fait que Facebook & Co. aient donné ce nom à une nouvelle monnaie n’est pas un hasard: ils connaissent l’histoire financière. Il se murmure que Raghuram Rajan, économiste de renom et ancien membre du FMI, en est l’architecte. Les investisseurs et les épargnants sont à la recherche d’un nouveau système financier dans lequel ils puissent avoir confiance, et de repères fiables pour le long terme. Les banques centrales n’ont pas respecté leurs critères de référence et ont abusé des taux pendant trop longtemps, à l’instar de mauvais médecins qui utilisent des surdoses d’antibiotiques. Leur attitude a créé des bulles spéculatives dans l’immobilier, fait gonfler les prix des acquisitions, fait exploser les dettes et confisque lentement l’épargne du bon père de famille en érodant son pouvoir d’achat.

Mario Draghi a failli être béatifié au moment de son départ, mais il n’a pas fallu longtemps pour découvrir le chaos qu’il avait laissé derrière lui.

Le "libra pecuniaria" ou "équilibre financier" est aujourd’hui perdu. La meilleure chose à faire pour les investisseurs, c’est de tirer les leçons de l’histoire.

Le mot d’ordre: bien répartir ses avoirs, éviter les bulles, conserver un peu d’or, privilégier les actifs générant de bons cash flows et espérer que le système retrouvera vite le nord. Mario Draghi était prêt à tout – "whatever it takes" – il y a sept ans. Comme Alan Greenspan, il a failli être béatifié au moment de son départ, mais il n’a pas fallu longtemps pour découvrir le chaos qu’il avait laissé derrière lui.

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