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interview

Yann Arthus-Bertrand "Il y a un peu de Trump en chacun de nous"

"Il faut une révolution spirituelle. Qu’est-ce que je peux faire en tant qu’homme? Quelle est ma responsabilité morale, éthique?" ©YAB (c) Allain Bougrain - Dubourg

Photographe, réalisateur et président de Good Planet *, Yann Arthus-Bertrand est un infatigable défenseur de notre planète. Depuis 30 ans, il en survole tous les recoins autant pour mettre en évidence sa beauté que pour dénoncer le déni collectif face à la catastrophe écologique qui s’annonce. "On ne veut" dit-il, tout simplement "pas croire ce que l’on sait".

Interview
par Simon Brunfaut

Que pensez-vous du dernier rapport du GIEC sur l’évolution du climat?

Tous ces rapports sont consensuels. Le rapport du GIEC parle d’une augmentation de température de 1,5 degré. En réalité, il est très en retard et ce sera manifestement plutôt 4 degrés d’augmentation.

Cette religion de la croissance nous mène à la catastrophe.
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Dans l’accord de la COP21, le mot "énergie fossile" n’est pas cité alors que ces énergies sont responsables à 85% des émissions de CO2. Ce sont des rapports mous. En plus, ils sont de plus en plus mauvais. À quoi servent-ils? Cette religion de la croissance nous mène à la catastrophe. Comment arrêter cette frénésie?

Le monde politique actuel ne semble en tout cas pas prendre la mesure de la gravité et de l’urgence de la situation…

Nous avons les hommes politiques qu’on mérite. Ils ne sont pas plus intelligents ou courageux que nous. Ils ont d’autres intérêts, comme la sauvegarde des emplois et les échéances électorales. Rien ne changera tant que les hommes politiques ne seront pas soutenus par une opinion publique très forte, ce qui n’est pas le cas pour l’instant. Ce ne seront pas des révolutions scientifiques, économiques ou technologiques qui pourront nous sauver. Il faut une révolution spirituelle. Qu’est-ce que je peux faire en tant qu’homme? Quelle est ma responsabilité morale, éthique?

©Belpress.com

Je reviens de Tahiti. Écologiste et activiste, j’ai dépensé 1200 litres de kérosène pour l’aller-retour… À Paris, je me déplace en vélo. Nous sommes en permanence confrontés à ce genre de paradoxe. La conscience est là mais, dans les faits, nous sommes prisonniers de notre confort. Pourquoi n’est-on pas capable de réduire la consommation de pétrole? Personne n’en parle. Le rapport du GIEC n’évoque pas cette solution. C’est comme si pour combattre la drogue, on n’allait pas démolir le champ de pavot! À la COP 21, il y avait des buffets avec de la viande. Personne ne s’est demandé d’où elle provenait. Je ne dis pas que l’on doit tout arrêter. Mais il faut manger autrement, arrêter de consommer de la viande industrielle, aider les agriculteurs. En fait, nous savons très bien ce qu’il faut faire.

Dernièrement, on a vu apparaître sur les réseaux sociaux des appels à la mobilisation. Croyez-vous à une réaction de la société civile?

À l’enterrement de Johnny Hallyday, il y avait 500.000 personnes. À la marche pour le climat, seulement 50.000 personnes. Tout est dit.

Est-ce qu’il y a tout de même des actions concrètes sur le terrain qui sont encourageantes?

Ce qui me donne de l’espoir, ce sont mes trois garçons: ils n’ont pas de voiture, mangent bio, ne cèdent pas au consumérisme. Il y a quelque temps, j’étais dans une école. Un petit garçon m’a demandé: "c’est quand la fin du monde?". J’étais choqué et je lui ai répondu que je ne croyais pas à la fin du monde. 60% des enfants présents y croyaient. Cette nouvelle génération envisage un avenir totalement bouché, sombre.

D’un point de vue économique, c’est la fin de l’idéal de la consommation et du progrès. La décroissance est-elle désormais la seule solution?

Je n’aime pas ce mot. Je préfère dire qu’il faut vivre mieux et avec moins. En même temps, je n’ai pas une usine avec des employés à payer tous les mois. Je pense que c’est dans la nature de l’homme de vouloir plus, tout le temps. Le pétrole, on va l’utiliser jusqu’à la dernière goutte.

Comment considérez-vous votre action? Êtes-vous un témoin, un lanceur d’alerte, un éducateur du regard?

Je fais mon job comme je peux. Quand j’ai photographié les lions au début de ma carrière, il y en avait 400.000. Il n’en reste que 20.000… Je viens d’illustrer la dernière encyclique du pape. C’est révolutionnaire à propos de l’écologie. Il affirme que le capitalisme détruit le monde. Il parle de l’écologie superficielle à laquelle nous adhérons tous. Il dit qu’il faut retrouver une conscience amoureuse de la vie, redécouvrir la bienveillance, la gentillesse, la compassion, l’empathie, l’honnêteté. Ce sont des valeurs dont on parle trop peu aujourd’hui.

Il y a de nombreux débats aujourd’hui concernant l’énergie éolienne. Qu’en pensez-vous? Quelle sera l’énergie du futur?

©RV DOC

Il y a toujours un prix à payer. Il n’y a pas d’énergie propre à 100%. Les éoliennes portent des enjeux économiques importants, il y a de grosses sociétés qui sont impliquées. Elles ne sont pas nées d’un mouvement citoyen à la base. Personnellement, je trouve l’éolienne très belle. Je suis par ailleurs étonné qu’on n’arrive toujours pas à canaliser l’énergie extrêmement puissante des marées. Il y a là une puissance incroyable qui pourrait être utilisée, mais ça ne fonctionne pas encore.

Comment expliquez-vous l’échec de l’écologisme politique?

J’ai été très critiqué par les écolos. Il y a une tradition anarchiste chez eux qu’ils ont gardée. Ils ne sont jamais d’accord. Ils élisent quelqu’un puis le critiquent immédiatement. Aujourd’hui, nous avons envie de croire tous ensemble à un changement.

Que pensez-vous d’un climato-sceptique comme Trump?

Il y a un peu de Trump en chacun de nous et la situation est, en réalité, plus compliquée que cela. Les retraites des Américains sont basées sur la Bourse. Dès qu’on parle d’écologie, on touche à l’économie. Trump suit donc les aspirations de la population américaine. Si les retraites étaient basées sur l’économie chez nous, il y aurait sans doute moins d’attention à l’écologie.

Que peut-on faire au quotidien, très concrètement?

©AFP

Si on mangeait tous bio, Monsanto n’existerait pas. C’est aussi simple que çà. Bien sûr, le bio coûte plus cher et il est plus compliqué à produire. Mais, dans les pays riches, il est possible de faire un effort. On peut aussi s’exercer à regarder le monde avec moins de cynisme, moins de scepticisme, croire aux bonnes actions.

On vous sent pessimiste et, en même temps, vous donnez beaucoup d’espoir aux gens….

Les gens détestent qu’on ne leur apporte pas d’espoir. Le seul espoir que je donne, c’est l’idée de faire. On ne doit plus remettre la faute sur les autres. Il faut avoir le courage de la vérité. C’est important d’être courageux. Les hommes politiques ne le sont pas assez. Nous sommes dans le déni. On ne veut pas croire ce que l’on sait. Du coup, on scinde et on compartimente: d’un côté, il y a l’avenir qu’on prédit et, de l’autre coté, ma vie que je ne veux pas changer. Personne n’a envie de créer une crise économique mondiale, et pourtant c’est ce qui peut sauver l’humanité.

* Yann Arthus-Bertrand mettra aux enchères dimanche des moments privilégiés avec quelques-uns de ses célèbres amis, au profit de sa fondation GoodPlanet qui a pour objectifs de placer l’écologie et l’humanisme "au cœur des consciences" et de susciter l’envie "d’agir concrètement pour la terre et ses habitants". https://www.goodplanet.org/fr/

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