Garons la "deux bœufs"

Joan Condijts

Deux décennies de flou politique nous ont logiquement menés au trou noir énergétique.

"En France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées! Alors, j’ai troqué ma deux chevaux contre une deux bœufs!", clamait Raymond Devos. Peut-être faudrait-il prévenir ceux qui ont gouverné et gouvernent la Belgique depuis quinze ans que l’humoriste blaguait…

Plus personne n’ose investir un kopeck malgré une sécurité d’approvisionnement fiable comme un horaire du TEC sans grève.

L’État belge en est là. Au degré zéro de la stratégie énergétique. Avec, pour la énième fois, cette perspective sombre: éteindre une partie du pays pour ne pas se retrouver dans le noir complet. Comment une nation développée en est-elle arrivée à ce stade? Deux grands facteurs l’expliquent.

Primo, l’absence de politique énergétique. La Belgique détient sans doute le (triste) record du plus grand nombre de ministres de l’énergie (pas moins de quatre…). L’adage qui veut que quantité ne fait pas qualité n’a cependant jamais été plus opportun. La saga nucléaire a commencé en 2002 avec le vote d’une loi qui prévoyait une extinction progressive des sept réacteurs nucléaires (qui produisent plus de la moitié de l’électricité consommée) dès 2015. Le hic? Le secrétaire d’État de l’époque, l’écologiste Olivier Deleuze, n’a pas mentionné la méthode à adopter pour réussir cette gageure. Pas plus que les gouvernements successifs, toutes couleurs confondues, n’ont apporté de réponses, entretenant même davantage le flou sur cette sortie. Et Marie Christine Marghem n’est en quelque sorte que l’indigne continuatrice de cette non-gouvernance misérable. Résultat: en 2018, nul ne sait où fonce la Belgique, sinon à terme vers l’obscurité.

Secundo, l’entêtement européen. Dans les années nonante, poussée par un vent de libéralisation à tout-va, la Commission européenne s’est piquée d’injecter la concurrence dans le secteur de l’électricité et du gaz. Pourquoi pas finalement? Dans les télécoms et l’aérien, le même virus s’est révélé plutôt bénéfique. Ici, le problème se situe non dans l’idéologie proprement dite mais dans la manière de l’appliquer. L’architecture de marché imaginée se révèle inadaptée à des produits aussi particuliers qui cumulent des inconvénients tels que la nécessité d’investissements colossaux, des difficultés de transport, de stockage, de prévisibilité de consommation etc. Aussi, l’aveuglement européen a-t-il généré cette absurdie où, faute d’un minimum de certitudes, plus personne n’ose investir un kopeck malgré une sécurité d’approvisionnement fiable comme un horaire du TEC sans grève, et où la pourtant indispensable transition vers une énergie verte apporte davantage de chaos que de solution.

Comment sortir de cette spirale infernale? En imaginant une politique énergétique ambitieuse et durable, jalonnée d’étapes et d’objectifs clairs. En mettant le nez européen sur son échec patent. Comme aurait dit Devos, garons deux bœufs et roulons aux idées

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