La norme temporelle belge

Edito de Joan Condijts, rédacteur en chef

Il y a vingt ans, Dubaï n’était qu’une cité anodine posée sur les rives du golfe Persique. Quelques tours rutilantes de nouveauté émergeaient des dunes telles de rares coquelicots entre les pavés d’une rue trempée. Il y a un peu plus de vingt ans, les chemins de fer suisses donnaient les premiers coups de pioche du plus long tunnel ferroviaire du monde sous le massif du Saint-Gothard. Il y a un peu moins de vingt ans, deux tours s’effondraient à la pointe de Manhattan, engloutissant près de 3.000 vies, gommant près de 6 hectares d’une métropole traumatisée.

Bien sûr, les Belges se déplacent si aisément qu’ils n’ont pas un besoin urgent de RER. Bien sûr, les Belges remplaceront la moitié de leur parc électrique en six ans…

Vingt ans, c’est le retard annoncé pour le Réseau express régional, le sacro-saint RER, qui doit relier Bruxelles et ses banlieues. Un peu plus de vingt ans, c’est le laps qui se sera écoulé entre la décision de sortir et l’extinction du nucléaire, si aucun ajournement ne vient gripper la théorie…

Aujourd’hui, Dubaï tutoie Hong-Kong ou Singapour: les gratte-ciel forment des forêts épaisses sillonnées par un métro aérien, des îles artificielles grignotent la mer et l’une des plus grosses plateformes aériennes connecte la métropole à ses égales. Bien sûr, les Dubaïotes ont dû trouver rapidement d’autres débouchés que leurs puits de pétrole désormais épuisés. Bien sûr, les Emirats ne sont pas la plus grande démocratie de la planète et y obtenir un permis de bâtir y est aussi simple que déguster des boulets sauce lapin en Principauté.

Aujourd’hui, les trains filent sous le Saint-Gothard et la One World Trade Centre domine New York. Bien sûr, les Suisses souffraient du transit des camions et les Américains voulaient hurler la grandeur de la vie à la face des terroristes.

Bien sûr.

Cette semaine, le gouvernement fédéral s’est félicité de la relance des travaux du RER qui devraient s’achever en 2031 — les premiers trains estampillés RER rouleront dès 2024. Vendredi, l’équipe de Charles Michel a même bouclé son Pacte énergétique qui confirme la sortie du nucléaire pour 2025. Un pacte qui, comme tous les documents précédents, contient (et c’est normal, au nom de la sécurité d’approvisionnement) les garanties qui permettront d’y déroger mais ne comprend aucune assurance qui viserait à faire du remplacement des réacteurs une priorité nationale ouvrant la voie à des octrois de permis accélérés.

Bien sûr, les Belges se déplacent si aisément qu’ils n’ont pas un besoin urgent de RER. Bien sûr, les Belges remplaceront la moitié de leur parc électrique en six ans…

Bien sûr.

Dans ce royaume, la question est donc de savoir si, un jour, tous gouvernements confondus, un projet d’infrastructures conséquent pour les citoyens sera réalisé avant que ses promoteurs aient vu une, voire deux ou trois générations leur succéder. Car telle est aujourd’hui la norme temporelle belge.

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