Le carbone et l'argent du carbone

Décarboner ou remplir les caisses: le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières de l'Europe ne pourra pas tout faire.

L’Europe se prépare à lancer un pavé dans la mare du commerce mondial. À moins que ce ne soit un caillou: la Commission donnera le ton en juin en mettant sur la table sa proposition de mécanisme d’ajustement carbone aux frontières. En attendant, le Parlement plaide pour un outil ambitieux, qui couvrirait 94% des émissions industrielles de gaz à effet de serre.

Le futur mécanisme devra être ambitieux au risque d'être inopérant. Mais l'Europe devra aussi déployer des trésors de diplomatie pour convaincre ses partenaires.

Derrière l’objectif de lutte contre le réchauffement, l’outil présenterait plusieurs avantages. Celui d’abord de protéger les entreprises européennes de la concurrence d’usines étrangères dopées aux émissions gratuites et illimitées. Celui, au passage, de remplir les caisses publiques: selon sa forme et son périmètre, le système rapporterait chaque année 5 à 14 milliards d’euros dans le pot commun de l’Union, estime-t-on au Berlaymont. Milliards que les Vingt-Sept se sont empressés de mettre en bonne place sur l’étagère des nouvelles ressources propres destinées à financer le plan de relance de l’Union ("Next Generation EU"). L’avantage, enfin, de pousser les partenaires commerciaux de l’Europe à opter pour une politique de décarbonation ambitieuse – qui exempterait leurs industries de contribution à l'écluse carbone de l'Union. Et, on allait presque oublier, de réduire la consommation de carbone importé des Européens - en hausse constante ces dernières décennies.

Le mécanisme a déjà son acronyme (MACF) mais sa forme reste nébuleuse. La difficulté de prendre des décisions à Vingt-Sept en matière de fiscalité déprécie l’option de la taxe. On se dirige plus probablement vers une réplique en «miroir» du système d’échange de quotas d’émissions industrielles, selon laquelle les importateurs de ciment, acier et autres paieront des tarifs calqués sur le prix des quotas auxquels sont soumis les industriels européens.

Le futur mécanisme devra être ambitieux au risque d'être inopérant. Mais l'Europe devra aussi déployer des trésors de diplomatie pour convaincre ses partenaires - États-Unis et Chine en tête - de suivre sa voie plutôt que de se cabrer. Parce que l’acceptation d’un tel système par l’Organisation mondiale du commerce reste incertaine, et parce que qu'avec ou sans la bénédiction de l'OMC, l'Union s'expose à des mesures de rétorsion de partenaires touchés au portefeuille.

Reste une constante à ne pas perdre de vue: plus fort sera l'effet d’entraînement de cet outil vers une accélération mondiale de la transition climatique, moins gros sera le pot sur l’étagère du plan de relance européen. Car non, on ne peut pas avoir le carbone et l'argent du carbone.

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