Le pesticide qui cache la forêt

Frédéric Rohart

La condamnation de Monsanto par un tribunal californien a ravivé la flamme anti-glyphosate en Europe et jusqu'au sein du gouvernement allemand. Mais sonner l'hallali d'un pesticide sans aider les producteurs à bâtir une agriculture responsable n'a que peu de sens.

Bayer aurait-il fait une mauvaise affaire en reprenant Monsanto? L’avenir le dira, mais il serait en attendant malvenu pour le groupe allemand de mimer la surprise devant la chute de son cours de Bourse. Le glyphosate, molécule qui a assis le succès de Monsanto, est dans le viseur depuis quelque temps déjà.

Certains, en Europe, embrayent sur ce jugement pour sonner la charge.

La petite musique sur la dangerosité présumée de cet herbicide se donne à entendre depuis une trentaine d’années, et elle est devenue incontournable depuis que le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) l’a classé cancérigène "probable" pour l’humain, en 2015. Elle vient à nouveau de gagner en intensité avec la "victoire" de Dewayne Johnson, ce jardinier américain victime d’un cancer incurable du système lymphatique après avoir manipulé du glyphosate pendant des années. Un jury américain lui a donné raison face au géant de l’agrochimie, estimant qu’en plus de vendre un produit qu’elle savait nocif, la firme en avait délibérément tu la dangerosité.

Ce jugement ouvre un boulevard à une cascade d’autres procès. Monsanto va bien sûr faire appel, et son nouvel acquéreur, Bayer, continuera d’assurer que le produit est inoffensif s’il est correctement utilisé, en espérant limiter la casse pour sa trésorerie.

En attendant, certains en Europe embrayent sur ce jugement pour sonner la charge. Comme le gouvernement allemand, qui se dit prêt à interdire le pesticide dans les trois ans, et comme ce ministre français – Nicolas Hulot –, qui annonce une "guerre" contre les pesticides les plus nocifs. En tant que pesticide le plus commun, le glyphosate est devenu bien plus qu’un produit suspecté de provoquer des lymphomes non hodgkingiens comme celui de Dewayne Johnson: il est le symbole d’une agriculture intensive décriée, le complice de la dégradation des sols et de la biodiversité, de la disparition des abeilles et du goût des tomates. Au risque de cacher la forêt.

Car si son interdiction survient un jour, elle ne signera pas la fin des pesticides nocifs. Pour réduire la dépendance de la production agricole aux pesticides et leurs adjuvants, il n’y a pas de formule magique: l’Europe et ses États membres doivent investir dans une mutation des pratiques du monde paysan. C’est un travail de longue haleine dont on peine à voir l’amorce.

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