Le roi Zuckerberg, premier despote virtuel

Serge Quoidbach

Nos vies sont désormais si imbriquées que la croissance échevelée des sociétés comme Facebook ou Google effraie.

"Si nous ne voulons pas endurer un roi en tant que puissance politique, nous ne devrions pas endurer un roi pour ce qui est de la production, du transport et de la vente de produits de première nécessité." Ces mots datent de 1890. Devant le Congrès américain, John Sherman, sénateur républicain, lançait son Antitrust Act, l’outil fondateur de la lutte contre les monopoles. 130 ans plus tard, les monopoles existent toujours. Mais ils sont différents.

Car les nouveaux géants flirtent avec nos vies. Les voitures? Ce sont les nôtres. Les appartements à louer? Également. Les données? Les nôtres aussi. C’est le business model des mastodontes du XXIe siècle, où tout est virtuel, sauf ce que nous leur apportons. Les Standard Oil, AT & T, IBM d’aujourd’hui ne sont plus des entreprises produisant un bien pour leurs clients, ils sont les clients eux-mêmes, leurs biens, leurs services, leur vie, tout cela au profit d’entreprises aux richesses désormais intangibles. Ce qui n’empêche pas l’effervescence des investisseurs, comme ce vendredi, lors de l’introduction en Bourse d’Uber.

Comme au Pac-Man, les Google, Uber, Amazon, Facebook ont avalé des pans entiers de notre quotidien.

Nos vies sont désormais si imbriquées que la croissance échevelée de ces sociétés effraie. Et à raison. Comme au Pac-Man, les Google , Uber , Amazon , Facebook ont avalé des pans entiers de notre quotidien: santé, alimentation, commerce, cinéma, domotique, journalisme,… Et apparaît désormais ce double spectre, inédit dans l’histoire du commerce: une position dominante tant économique que dans nos vies. Avec les dérives sociétales que l’on connaît: évitements fiscaux, bouleversements du travail, exploitations des données privées, manipulations démocratiques…

Des amendes ont certes volé, en Europe et aux Etats-Unis. Mais sans réel incitant. Lorsque Mark Zuckerberg a annoncé que sa société Facebook devrait payer 5 milliards de dollars dans le cadre du scandale Cambridge Analytica, son cours de Bourse a bondi de 7%, soit une valeur 6 fois plus importante que l’amende.

Du coup, outre-Atlantique, certains veulent aller plus loin et briser ces géants. La candidate démocrate pour les présidentielles américaines Elizabeth Warren en a fait un cheval de bataille. Jeudi, le co-fondateur de Facebook, Chris Hughes, a lui-même appelé à casser sa propre création.

Ces mesures, aussi spectaculaires fussent-elles, n’auraient qu’un temps: parce qu’elles n’ont pas d’actifs tangibles, ces entreprises, comme l’Hydre de Lerne, renaîtraient à peine leur tête coupée.

Certains évoquent plutôt l’Europe qui, avec son Règlement général sur la protection des données (RGPD), les oblige à abandonner leur pouvoir sur nos données. Une façon habile de régler à la fois les problèmes de vie privée et de concurrence.

Quelle que soit la résistance, elle devra être habile. À moins d’assister un jour à l’émergence non d’un roi, mais du premier despote virtuel.

Comprendre le RGPD en 2 minutes


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