Nécessité et limites syndicales

Joan Condijts

La quantième est-ce ? Peu importe. Mardi, Bruxelles essuiera sa énième manifestation nationale. Des milliers de mécontents braveront cette fin d’automne qui goûte déjà l’hiver pour clamer leur opposition à la réforme des pensions. Sous le regard blasé des non-manifestants. La protestation changera-t-elle quelque chose à la décision gouvernementale? Rien. Et donc? Donc rien. Sinon ceci.

Au cours des dernières semaines, deux moments sont à épingler. Le premier concerne FN Herstal. En octobre, la fabrique d’armes liégeoise a été frappée des jours durant par des grèves. Une fronde menée exclusivement par les ouailles d’une seule organisation syndicale. Leurs revendications se révélaient soit floues, soit contraires à l’accord interprofessionnel. Le conflit témoigne surtout de la puissance acquise par une poignée de délégués qui en profitent jusqu’à mettre de façon irrationnelle leur outil de travail en péril.

Les syndicats, défenseurs autoproclamés du progrès, sont devenus aujourd'hui les plus grands avocats de l'immobilité.

Le second date de ce vendredi. Ryanair a de facto reconnu des syndicats de pilotes pour éviter une grève prévue ce mercredi. La compagnie irlandaise cède afin de ne pas tomber dans cet engrenage vicieux qui l’avait amenée en septembre à supprimer plus de 2.000 vols. Dans une telle entreprise où la compression des coûts finit par justifier tous les excès et éteindre toute indignation (grâce aux prix bas offerts aux clients), organiser la défense des travailleurs relève de l’évidence salutaire.

Ces deux faits récents et opposés montrent la nécessité et la limite syndicales. Nécessaires, les syndicats le sont pour porter les intérêts de travailleurs face à des institutions ou des entreprises plus fortes qu'un individu isolé. Ce rôle de contre-pouvoir fonde l'architecture démocratique. Ni la noblesse de la cause, ni la nécessité ne doivent cependant servir de prétextes pour snober un questionnement profond. Paradoxalement, les syndicats, défenseurs autoproclamés du progrès, sont devenus aujourd'hui les plus grands avocats de l'immobilité: un droit acquis est, dans l'inconscient syndical, immuable. Même s'il est mauvais. Même si la solution avancée pour le remplacer est meilleure. Arrêter le travail, manifester sont devenus des actes tellement anodins qu'ils en perdent leur valeur et rendent, par l'inconfort engendré, conjugué à cette récurrence, les revendications syndicales inaudibles pour une large partie de la population.

La manifestation sans effets de ce mardi et ces deux exemples pris dans l’actualité récente prouvent à quel point il est temps, pour le gouvernement, de renouer et de redéfinir le dialogue avec les partenaires sociaux; pour le patronat, de songer à une place plus adéquate pour les syndicats dans le processus de décision de l’entreprise - les modèles allemand et suédois démontrent la pertinence de cette approche -; pour les syndicats enfin d’introduire autant de souplesse dans leurs réflexions que la loi en exige des employeurs...

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