Alexandre Laumonier: "Ce n'est pas parce que tu as plus d'argent que tu es le plus rapide"

Dans son ouvrage "4", Alexandre Laumonier consacre son attention aux pylônes qui relient la Bourse de Francfort à celle de Londres en Europe, et celles de Chicago et de New York aux Etats-Unis. ©Thierry du Bois

Alexandre Laumonier, auteur d’un blog financier nommé "Sniperinmahwah", revient dans son dernier livre intitulé "4" sur la dernière évolution du trading à haute fréquence, ces transactions financières super rapides réalisées à l’aide d’algorithmes informatiques.

Dans son ouvrage, Alexandre Laumonier consacre son attention aux pylônes qui relient la Bourse de Francfort à celle de Londres en Europe, et celles de Chicago et de New York aux Etats-Unis. Ces pylônes servent aux firmes à haute fréquence à obtenir plus rapidement, en quelques millisecondes, leurs données de marchés émises par les centres de données des principales Bourses mondiales, situées précisément à Londres, Francfort, Chicago et New York.

Tout a commencé aux Etats-Unis, avec une société, AB services, qui s’est mise à exploiter une technologie pourtant laissée à l’abandon depuis les années 80. Depuis lors, les firmes actives dans le trading à haute fréquence se sont toutes mises à suivre la tendance, en essayant d’avoir un réseau de pylônes proche de la ligne droite entre Londres et Francfort, et Chicago et New York. En 2014, une firme, Jump, avait acquis la tour d’Houtem près de la mer du Nord en Belgique car elle est proche de cette ligne droite. Elle l’avait achetée à l’État pour 5 millions d’euros. L’année dernière, une autre firme, MacKay Brothers, avait obtenu le feu vert de la commune de Waimes pour construire un pylône sur le site du signal de Botrange, proche aussi de la ligne droite, qui profitera financièrement à la commune. La recherche de cette ligne droite entre Francfort et Londres profite donc aux finances de l’État belge.

En étant le premier à se mettre près de la ligne droite entre New York et Chicago, le premier réseau a réussi à obtenir l’avantage de la vitesse. Quand d’autres concurrents arrivent, cet avantage disparaît.
Alexandre Laumonier

Pourquoi ces pylônes ont commencé aux Etats-Unis, pourtant en retard dans l’électronisation de leurs marchés financiers par rapport à l’Europe?

On ignore qui était derrière le premier réseau aux Etats-Unis. Un certain AB Services était derrière, mais on ne sait pas qui c’est. Dans le milieu, on pense que c’est soit Jump Trading, soit Vigilant. Au départ, il y avait énormément de résistance de la part des traders de Chicago pour passer à l’électronique. La fusion du Chicago Board of Trade avec le Chicago Mercantile Exchange est survenue en 2007. L’année suivante, les premières recherches pour les pylônes ont commencé. On a anticipé que les traders humains allaient disparaître des parquets des Bourses américaines. On voulait relier le plus rapidement possible les moteurs d’appariement des marchés. Mais le premier à développer ces pylônes, AB Services, s’est concentré sur les marchés américains. Il ne s’est jamais intéressé à l’Europe.

Pourquoi? Finalement, peu de firmes actives dans le trading à haute fréquence se sont intéressées aux pylônes en Europe.

Beaucoup moins qu’aux Etats-Unis. Avant que MacKay Brothers n’arrive en 2012, Chopper Trading, Hudson River, Virtu Financial,… avaient tous commencé à développer leur réseau, car à partir du moment où l’un s’y met, tout le monde suit, car tout le monde veut diminuer sa latence. Le premier réseau n’a jamais été optimisé. Mais en étant le premier à se mettre près de la ligne droite entre New York et Chicago, il a réussi à obtenir l’avantage de la vitesse. Quand d’autres concurrents arrivent, cet avantage disparaît. En fait, ça dépend des besoins des firmes de trading. Certaines n’ont pas besoin d’être le plus rapide. En Europe, une firme comme Flow traders, qui n’était pas la plus rapide, avait un réseau d’antennes qu’elle a seulement coupé l’année dernière. Des firmes comme Jump Trading, Vigilant et MacKay Brothers ont été les premières à développer leur réseau partout dans le monde, dès 2011. Custom Connect a démarré en 2013, MacKay Brothers en 2014. Vigilant, au début, n’arrivait pas à traverser la Manche, alors il utilisait la fibre optique, avec la moitié du trajet en micro-ondes. Optiver a aussi un réseau aux Etats-Unis et en Europe.

Le premier réseau n’a jamais été optimisé.
Alexandre Laumonier

En Europe, vous expliquez que chaque firme a mené son enquête de terrain en Belgique de manière différente, comme Jump Trading, qui avait loué un hélicoptère pour survoler le territoire.

MacKay Brothers a fait ses recherches en voiture et à pied. Mais tous, à un moment, ont dû racheter des bases de données de pylônes qu’on trouve dans l’industrie des télécoms. Après, ils ont dû faire un travail de terrain. Jump a loué un hélicoptère, mais il faut rappeler qu’il était l’un des derniers à arriver en Europe. MacKay repérait les pylônes en fonction de leur occupation.

Et ces firmes n’hésitent pas à se battre, comme pour le pylône de Botrange?

Jump est arrivé tard, et a essayé de combler son retard en déployant un budget illimité. Comme quoi, ce n’est pas parce que tu as plus d’argent que tu es le plus rapide. Vigilant, une firme canadienne, a toujours été discrète par contre. Leur guerre avait déjà commencé à Chicago. Et la bataille n’est pas terminée. Jump n’a jamais complètement rattrapé Vigilant.

Jump est arrivé tard, et a essayé de combler son retard en déployant un budget illimité.
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Pourtant, lorsque Jump a acquis Houtem, cela a fait grand bruit, alors qu’avant, personne n’avait remarqué.

Le discours a changé entre 2014 et 2018. Lorsque Jump a acquis la tour à Houtem, ses concurrents ont haussé les épaules. Mais désormais, ils regrettent, car la tour est la plus haute au Nord pour traverser la Manche. La plupart ont toutefois trouvé le prix de la tour très élevé. Mais quand vous regardez la carte, Houtem ne se situe pas exactement sur la ligne droite entre Francfort et Londres. L’enjeu, c’était surtout l’axe Richborough- Oostduinkerke, pile dans l’axe. Vigilant voulait construire cet axe. Mais ce projet a été abandonné (après le refus des habitants de Richborough pour la construction d’un pylône). Pourtant, si le pylône avait été construit, pour 1 à 2 millions d’euros, il aurait rapporté 50.000 euros par antenne, en sachant qu’il en faut trois ou quatre. Les habitants de Richborough auraient pu en bénéficier grâce au loyer payé.

La commune de Botrange, qui a donné son feu vert l’année passée, pour la construction d’un pylône, va retoucher du loyer de celui-ci?

Il faudra le vérifier sur le site de la commune. MacKay Brothers va construire le pylône, mais ce n’est pas clair qui va payer le loyer à la commune.

Après Houtem et Botrange, faut -il s’attendre à d’autres rebondissements?

Je n’ai rien entendu. Après, une histoire émerge autour de Wingene, à dix kilomètres du sud de Egem, là où il y a un grand pylône. Jump a déposé une demande de construction de pylône il y a un an. Il se situerait en plein sur la ligne droite entre Francfort et Londres. Mais ce pylône devrait viser Oostduinkerke et donc Richborough, une route qui n’existe pas. La demande a pourtant été déposée six mois après le refus de Richborough. Rien n’a bougé depuis. Le projet vise une construction dans un parking d’un site industriel. Et en Allemagne, les firmes se concentrent entre Botrange et Simmerath. Mais il y a un gros pylône à Weber, où elles sont toutes là. Alors je ne les vois pas bouger. Avec Botrange, la route sera Wavre, Sint-Pieters-Leeuw, Dunkerke. Mais on ne sait jamais. On pourrait être surpris.

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