interview

Daniel Levitin: "Nous sommes bombardés de complots et de mensonges"

©Peter Prato

Une partie du problème que l’on rencontre face aux fausses informations est liée au fait que notre cerveau a du mal à identifier les mensonges, explique le spécialiste américain en neurosciences, Daniel Levitin. "Nous sommes tous responsables."

Rappelez-vous. C’était il y a quelques semaines aux Etats-Unis. Edgar Welch (28 ans) est entré avec une arme de chasse chez Comet Ping Poong, une pizzeria de Washington D.C. Il voulait "enquêter" sur un réseau de pédophilie pour lequel le restaurant aurait servi de base et dont le pivot ne serait autre qu’Hillary Clinton. Welch a trouvé quelques clients en train de manger leur pizza, il a tiré – heureusement sans faire de blessés – et a été rapidement arrêté.

Nous sommes nombreux à tomber dans le piège des fausses nouvelles et des théories du complot. De fait, il devient de plus en plus difficile de séparer le bon grain de l’ivraie sur internet, mais l’épisode de la pizzeria est un exemple des dégâts que peut provoquer la diffusion sur le net d’une fausse information présentée comme vraie. Welch a consulté #pizzagate, une théorie du complot sur le trafic d’enfants qui a surgi durant la dure campagne électorale américaine sur des forums internet et des sites conspirationnistes comme Infowars, et a estimé qu’il devait prendre les choses en main…

Si vous ne consacrez pas assez de temps et d’énergie pour exercer votre esprit critique, vous ne remplissez pas votre devoir de citoyen responsable.

Dans la foulée des élections, et durant la période baptisée "post-vérité", les discussions vont bon train sur l’explosion incontrôlée de la diffusion de fausses informations, et sur la manière d’endiguer le problème.

D’après le célèbre psychologue et spécialiste en neurosciences Daniel Levitin, attaché à l’école Minerva à San Francisco, chacun doit prendre ses responsabilités. "Si vous ne consacrez pas assez de temps et d’énergie pour exercer votre esprit critique, vous ne remplissez pas votre devoir de citoyen responsable", explique Levitin, auteur de l’ouvrage récent "A Field Guide to Lies", (qui n’est pas encore traduit en français, NDLR). Grâce aux progrès technologiques, nous avons gagné énormément de temps dans la manière dont nous recevons les informations. Il est de notre devoir d’utiliser une partie de ce temps pour les vérifier."

Levitin est aussi l’auteur de "The Organized Mind" et a enseigné dans plusieurs grandes universités américaines et canadiennes. Il a également publié "This Is Your Brain on Music" et fut le producteur et consultant en son de groupes de rock comme Steely Dan et The Grateful Dead.

Dans son dernier ouvrage, il propose, selon ses propres termes des lignes directrices pour vivre de manière "plus rationnelle". "Les mensonges et les complots sont vieux comme le monde, mais nous en sommes aujourd’hui bombardés, au même titre que nous sommes inondés de nouvelles. Non seulement parce qu’il s’agit d’un sous-produit du foisonnement d’informations, mais aussi à cause de la sophistication des publications numériques et du déclin de l’esprit critique."

Pourquoi sommes-nous aussi perméables face à des théories totalement infondées?

Le cerveau humain a tendance, pour des raisons neurologiques, à s’accrocher à des informations dès qu’il les reçoit, au lieu de faire de la place pour de nouvelles données. Il est plus difficile de corriger des fausses informations que d’en collecter de nouvelles. À partir du moment où vous êtes convaincu – même s’il est prouvé qu’elles sont fausses – votre cerveau a tendance à s’y accrocher. Cela s’explique par l’évolution: auparavant, les informations nous arrivaient très lentement, et en grande majorité par l’observation directe, avec comme résultat qu’elles étaient souvent vraies.

Cela signifie-t-il que nous ne sommes pas adaptés à notre époque d’échanges d’informations hyper rapides?

La nouvelle génération n’a pas appris à exercer son esprit critique. De nombreuses personnes ne savent pas en quoi consistent les faits et les preuves. Quand elles entendent une idée un peu folle, elles pensent: cela pourrait être vrai, donc c’est probablement vrai. Elles font ainsi l’impasse sur de nombreuses étapes du processus de la pensée logique. L’enseignement actuel n’est pas tout à fait adapté aux flux d’informations qui sont aujourd’hui diffusés via internet et les réseaux sociaux.

Est-ce à l’enseignement d’y remédier?

On ne peut pas dire que la qualité de l’enseignement se soit détériorée. Mais nous sommes inondés d’informations via internet, et donc aussi de fausses informations. Le besoin d’y mettre de l’ordre est relativement neuf.

©doc

Si, auparavant, vous lisiez dans un magazine à sensation qu’Elvis était encore en vie et se trouvait sur la lune, vous auriez peut-être trouvé cela distrayant, mais vous n’auriez pas relayé cette information. Il n’existait aucune possibilité technique de communiquer cette nouvelle à des milliers de personnes.

Internet et les réseaux sociaux permettent non seulement de diffuser des informations erronées, mais aussi, les mensonges ressemblent à s’y méprendre à des faits réels.

Dans le temps, si un fou émettait l’une ou l’autre théorie fumeuse, il pouvait l’écrire ou l’imprimer, mais cela n’avait jamais une apparence professionnelle, ce qui réduisait la probabilité que ces informations soient vraies. Grâce aux technologies numériques, les mensonges publiés sur un site ressemblent à de véritables nouvelles, en particulier si vous les voyez passer via les réseaux sociaux. Voilà une partie du problème.

Vous dites que le langage est aussi important. Les médias, par exemple, utilisent trop d’euphémismes…

Nous sommes trop réservés dans la manière dont nous parlons des fausses informations. "Fausses nouvelles", "conspiration", "visions extrêmes", "théories marginales": ce sont tous des euphémismes qui dissimulent le fait qu’il s’agit de mensonges. Un mensonge est un mensonge, il n’y a pas d’alternative.

Or, les mots que nous utilisons influencent notre façon de penser. Une partie importante de l’enseignement et de la formation est d’apprendre aux gens à utiliser le mot juste. C’est la mission de chaque journaliste et de chaque scientifique. Si nous n’utilisons pas le mot correct, cela peut induire en erreur tout un groupe de personnes. Les mots sont très importants.

Quel regard portez-vous sur les entreprises technologiques comme Google et Facebook, ces plates-formes où sont diffusées ces fausses informations?

Je n’accepte pas qu’elles se présentent comme de simples canaux de transmission. Elles doivent prendre la responsabilité de ne pas publier de propos haineux ou qui incitent à la violence, ni des fausses informations. Elles doivent donc recruter des collaborateurs qui savent faire la différence entre la réalité et la fiction. Et elles ne peuvent pas prétendre qu’elles n’en ont pas les moyens. Elles veulent que les gens utilisent Facebook comme un service de presse, mais uniquement avec les avantages, et sans les responsabilités. Les deux sont indissociables.

Rencontre-t-on davantage de théories du complot à droite qu’à gauche?

Il existe en effet des preuves que l’on rencontre davantage de fausses nouvelles – des mensonges donc – du côté droit de l’échiquier politique et que les gens de droite ont davantage tendance y croire. Pourquoi? Bon… cela ne me rendra pas populaire de le dire, mais en tant que "groupe", les gens de droite sont en moyenne moins éduqués.

Cela ne signifie pas que tous les gens de droite ne sont pas instruits. Beaucoup de gens brillants sont plutôt de droite. Mais en tant que tranche de la population, c’est statistiquement le cas.

Ici aux Etats-Unis, quelques points de vue de droite anti-scientifiques vont de pair avec une croyance religieuse plus fondamentaliste. Le problème, c’est que ces gens ne comprennent pas comment la science fonctionne. Ceux qui nient les changements climatiques ou l’évolution estiment que ce ne sont que des théories. L’enseignement peut résoudre ce problème.

Ceux qui suivent les théories du complot disent souvent: "Prouvez que c’est faux". Que peut-on leur répondre?

Ceux qui étudient la science ou la philosophie, en d’autres mots, ceux qui développent leur mode de penser, reconnaissent que nous ne disposons pas toujours de preuves absolues. Souvent, nous disposons d’une majorité de preuves convaincantes.

Prenez les attentats du 11 septembre 2001. En réalité certaines questions sur ces événements complexes sont restées sans réponse. Mais ceux qui diffusent l’idée d’un complot et y croient partent du principe que quelques questions restées sans réponse discréditent d’un seul trait des milliers d’autres preuves et données. C’est inhérent à la nature même de la recherche: vous ne pourrez pas prouver chaque information noir sur blanc.

"A Field Guide of Lies", par Daniel J. Levitin, Ed. Dutton, 304 p., environ 28 euros.

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