interview

Kamel Daoud: "Les populistes ressuscitent la pureté d'un passé qui n'est plus"

"Les populistes ressuscitent la pureté d’un passé qui n’est plus et les fondamentalistes brandissent la promesse d’un futur intangible, d’un paradis fantasmé", selon le journaliste. ©BELGAIMAGE

Le journaliste et écrivain algérien est considéré comme l’une des voix les plus courageuses de la littérature contemporaine. Dans son dernier essai, il lance son regard irréductible sur les soubresauts politiques et sociaux qui agitent les deux rives de la Méditerranée.

Kamel Daoud affiche un goût prononcé pour la liberté. Journaliste prolifique et formidable écrivain, il est considéré comme l’une des voix les plus courageuses de la littérature contemporaine. Algérien fier de ses origines, il s’attache "à cultiver la lucidité et le désenchantement" et, sans se soucier des conséquences de ses propos, il décrypte le monde, condamne les dérives du religieux et s’attaque à toute forme de fondamentalisme.

L’immigration n’est pas un choix, c’est une nécessité.
Kamel Daoud

Depuis 2014, accusé d’avoir souillé les valeurs sacrées de l’islam, il vit et écrit avec, comme silencieuse compagne, une fatwa lancée par un imam salafiste algérien. Mais Daoud ne renonce pas à sa foi éperdue dans l’inépuisable richesse de la vie et dans le pouvoir des idées, parce que, comme il aime le répéter, même s’il "ne changera pas le monde, il ne veut pas en être le complice". Après la publication de son dernier essai, "Le peintre dévorant la femme", il lance son regard irréductible sur les soubresauts politiques et sociaux qui agitent les deux rives de la Méditerranée.

Nombre de pays connaissent aujourd’hui un rejet du phénomène migratoire. L’intégration des migrants est-elle devenue un mythe?

Je ne sais pas si c’est devenu un mythe. Ce que je sais, c’est que l’immigration n’est pas un choix, c’est une nécessité. Certains pays peuvent bien fermer la porte, les migrants rentreront par la fenêtre. Bloquer les flux migratoires est une illusion puisqu’il s’agit d’un phénomène historique inéluctable. Et je crois qu’il existe en Europe une dichotomie croissante entre la réalité migratoire et la perception collective du phénomène. Or, comment sauver le statut éthique, moral de l’Occident face à ce repli? Je pense que les solutions devront être trouvées sur le plan national, voire individuel.

Les courants intégristes se sont accaparés le sens de la jouissance, de ses déclinaisons sociales, collectives.
Kamel Daoud

Dans votre dernier livre, vous parlez de la lutte entre le transcendant et la chair. Pourquoi tous les intégrismes sont-ils obsédés par les libertés que l’Occident incarne et défend?

Sur la question des libertés, l’intellectuel non occidental est piégé entre deux rives. En Algérie, par exemple, nous sommes pris en otage par le religieux. Les courants intégristes se sont accaparés le sens de la jouissance, de ses déclinaisons sociales, collectives. Et ceux qui défendent le droit au plaisir sont accusés de soutenir des valeurs perçues comme étant laïques, donc athées, non musulmanes et qui, en définitive, violent le sacré. Défendre l’érotisme et le désir devient un crime dans un pays comme le mien puisque tous ces concepts sont associés à un Occident que l’on craint et condamne. Et tout paladin de la liberté devient un dangereux agent de l’Occident, un traître.

Vous avez souvent affronté la question de l’impunité dans l’histoire. Que se passerait-il si le meurtre du journaliste saoudien Khashoggi, tué dans le consulat de son pays en Turquie, n’était pas réellement sanctionné?

L’impunité porte toujours avec elle de très graves conséquences. On peut bien essayer de la mettre en sursis, la réalité refera violemment surface, en créant des fractures historiques béantes. Il suffit de penser à l’intervention américaine en Irak, organisée sous de faux prétextes. Ce mensonge a alimenté les intégrismes dans la région. Si, avec le meurtre de Khashoggi, le concept du "permis de tuer" devait, pour des raisons pragmatiques, politiques… être accepté sans être sanctionné, si on devait bafouer encore une fois la notion d’éthique et la morale, cela nourrirait plus encore les radicalismes à travers le monde en alimentant tous les discours anti-occidentaux.

Je crains que le mouvement des gilets jaunes ne soit accaparé par les mouvements d’extrême droite et qu’il participe, sans le vouloir, à la relance des populismes.
Kamel Daoud

Quels symptômes le mouvement des gilets jaunes révèle-t-il?

Vues de loin, les revendications de ce mouvement sont légitimes; les gilets jaunes déplorent une pression fiscale considérée comme insupportable, des difficultés quotidiennes réelles. Mais je me demande quel usage politique sera fait de ce mouvement qui se veut transversal et apolitique… Je crains qu’il ne soit accaparé par les mouvements d’extrême droite et qu’il participe, sans le vouloir, à la relance des populismes comme c’est déjà en train de se produire en Italie, au Brésil, dans certains pays d’Europe de l’Est. Je crains donc qu’à terme, le politiquement modéré ne succombe face aux solutions offertes par le politiquement radical.

Pour vous, "un pays n’est pas seulement un drapeau, c’est une fête" et vous regrettez la perte de cette jouissance nationale pour l’Algérie. Cela vaut-il aussi pour certaines nations européennes?

Tout à fait, un pays n’est pas seulement un roman national, un ensemble de règles et d’institutions. Une nation c’est la joie de vivre ensemble. Aujourd’hui, il est indispensable de reformuler les contours de cette cohabitation pour en retrouver le bonheur originel. Or, les sociétés arabes semblent incapables de cette reformulation alors que les intégrismes y arrivent très bien. Pour ces derniers, le bonheur passe à travers la mort, la promesse de la rédemption et du paradis. La même chose se produit en Occident. Dans une banlieue européenne, un jeune a le choix entre McDonald’s et Daesh, et seul ce dernier semble lui offrir la possibilité de trouver du sens.

C’est au nom du religieux que l’on tue, encore aujourd’hui, à travers le monde, et que l’on porte atteinte aux droits des femmes, des enfants, des peuples.
Kamel Daoud

Pourquoi, selon vous, "l’intégrisme est toujours une maladie de la vérité"?

La vérité est déjà une maladie en soi! Il y a une très belle phrase de la romancière Marguerite Yourcenar, dans "Les mémoires d’Hadrien", que j’aime répéter: "À la vérité, elle préfère son pendant humain: le goût de l’exactitude." Le monde est un magnifique point d’interrogation et la réponse ne peut que le tuer. La vérité est une pierre tombale. Et sa quête engendre les défenseurs des intégrismes qui préconisent le meurtre de soi, à travers le martyre, ou le meurtre de l’autre, par la dissolution de ses libertés.

Vous soutenez que la question religieuse est la question du siècle…

Bien sûr parce que c’est au nom du religieux que l’on tue, encore aujourd’hui, à travers le monde, et que l’on porte atteinte aux droits des femmes, des enfants, des peuples. Par le religieux, on essaye de répondre aux interrogations sur la vie et la mort, les plus importantes qui soient. Or, le religieux déclasse toujours l’homme au profit de l’invisible, il le tue au nom de quelque chose qui n’a pas encore été vu, touché, appréhendé.

La numérisation a tué la jouissance de la découverte qui passait par la mémoire.
Kamel Daoud

Vous déplorez souvent l’"affreuse solitude" de la civilisation du selfie…

Elle coïncide pour moi avec la véritable fin du voyage, de la découverte. Vous avez, comme moi, assisté à ce spectacle mettant en scène des touristes, venus parfois de très loin, seulement pour être pris en photo près d’un monument qu’ils ne regardent même pas. Pour eux, le monde n’est plus un texte à découvrir… il n’est qu’un arrière-plan, un prétexte pour rentrer dans une sorte de fugace représentation de soi. Nous assistons ainsi à l’émiettement de la curiosité des pèlerins du passé, et à l’uniformisation du voyage. La numérisation a, en quelque sorte, tué la jouissance de la découverte qui passait par la mémoire.

Vous affirmez que la plus grande religion en Afrique du Nord est la "religion du déni"…

En Afrique du Nord, nous vivons confrontés à nos échecs sur le plan politique, économique, identitaire. Nous avons échoué à bâtir de vraies démocraties, à offrir un futur à nos enfants qui partent s’installer ailleurs, à protéger nos libertés fondamentales. Et si je le dis, on m’accuse de ne pas aimer mon pays, de noircir sa réalité. Le problème surgit lorsque la perception que l’on a de son propre pays – surtout quand on n’y habite plus – correspond plus à l’image narcissique et nostalgique que l’on s’en fait qu’à la réalité. Et lorsqu’il n’y a plus de correspondance entre l’image et le réel, arrive le déni. J’exhorte donc mes compatriotes exilés à jouir de leur pays d’accueil sans essayer d’enlever à ceux qui sont restés au pays le droit de le critiquer, et la liberté d’essayer de le réformer à travers la culture et les idées.

La fin du traumatisme colonial, de ce faux prétexte pour ne pas regarder en face les échecs du présent, est encore perçue comme la fin d’un commode gagne-pain collectif.
Kamel Daoud

Le monde arabe, qui lèche encore les blessures de son passé colonial, peut-il envisager un avenir où rancœur et désir de revanche seraient définitivement bannis?

Je plaide depuis toujours pour une sortie du passé colonial. Cette légitimité du postcolonial est devenue pour de nombreux pays une sorte de rente politique, idéologique et même universitaire. La fin du traumatisme colonial, de ce faux prétexte pour ne pas regarder en face les échecs du présent, est encore perçue comme la fin d’un commode gagne-pain collectif.

Vous rappelez que les "populistes sont obsédés par le passé, les islamistes par le futur". Pourquoi l’humanité a-t-elle si peur du présent?

Parce que le présent est indéniablement la chose la plus difficile à accepter. Quand on dit que l’humanité a peur de la mort, on se trompe: elle craint beaucoup plus le temps présent. Ce dernier est un miroir qui terrorise et, pour éviter l’image qu’il nous renvoie, les populistes ressuscitent la pureté d’un passé qui n’est plus et les fondamentalistes brandissent la promesse d’un futur intangible, d’un paradis fantasmé. Le problème principal de l’humanité est ce décollement du temps présent, une sorte d’inavouée chronopathologie.

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