"L'Europe a une grande opportunité de régénération"

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Une sensibilité d’homme de gauche, un pragmatisme façonné par ses nombreuses expériences de dirigeant dans le secteur privé, Carlo Calenda, ministre italien du Développement économique, est l’un des représentants politiques les plus appréciés dans la péninsule.

Carlo Calenda, le ministre italien du Développement économique, est l’un des architectes du récent accord italo-français pour les Chantiers navals de Saint-Nazaire. Il n’hésite pas à ressusciter le concept d’intérêt national tout en défendant, vigoureusement, une certaine idée de l’Europe.

Malgré la "nationalisation temporaire" des Chantiers navals de Saint-Nazaire (STX), voulue par le président Macron, le gouvernement italien a tenu le cap et eu gain de cause. Comment lire le récent accord entre l’italienne Fincantieri et STX dans une perspective européenne?
Cet accord, que je juge favorable puisqu’il donne à Fincantieri la possibilité de contrôler les Chantiers tout en respectant des engagements précis, est à même de donner naissance à l’un des plus grands joueurs mondiaux dans le secteur de la construction navale, et à une collaboration franco-italienne inédite sur le plan civil et militaire. Or, le sens premier de l’Europe est justement de permettre l’émergence d’acteurs qui, dans un marché globalisé et hautement concurrentiel, puissent rivaliser avec les grands groupes américains, chinois, indiens.

Un beau résultat après des mois de pourparlers difficiles…
Après une négociation très complexe nous avons obtenu un résultat équitable. Si le gouvernement italien a adopté une stratégie de fermeté vis-à-vis des Français, c’est au nom de la défense d’un certain équilibre. En moins de dix ans, les participations françaises en Italie ont atteint 60 milliards d’euros, touchant de nombreux secteurs, allant de la banque à la mode. Des investissements toujours appréciés, que j’ai fermement défendus, et qui représentent une grande valeur ajoutée pour nos entreprises. Et c’est justement pour cette raison que nous nous attendons le même traitement de la part de nos partenaires français, que je considère complémentaires et, par conséquent, précieux. Tout nationalisme basé non pas sur des faits concrets mais sur des préjugés est fortement préjudiciable pour le pays qui le pratique et inacceptable dans le cadre de rapports bilatéraux.

Vous avez été l’un des premiers à anticiper le retour d’un certain nationalisme économique à travers le monde. Que signifie cette involution du processus de globalisation?
Ce nationalisme n’est autre qu’une réaction à la lecture, qui s’est avérée trop idéologique, de la globalisation. Cette lecture a coïncidé avec la chute du Mur de Berlin. L’Occident victorieux a alors expliqué au reste du monde que la globalisation était une sorte de dîner de gala qui, bien que ne garantissant pas les mêmes portions à tous, ne nécessitait pas pour autant d’être régulée de manière ferme. La globalisation a eu de nombreux corollaires positifs, la sortie de la pauvreté d’un milliard de personnes, l’augmentation des flux commerciaux à travers la planète… mais elle a aussi radicalisé l’abîme entre vainqueurs et vaincus. Or, cette fracture a engendré des réactions de refus total à l’égard du processus de mondialisation ainsi qu’une grave crise de légitimité touchant les classes dirigeantes libérales-démocrates qui avaient proposé une lecture simpliste des nouvelles réalités économiques.

"Je me sens très proche de la vision du président Macron."
Carlo Calenda

Faut-il donc se résigner à ces tensions protectionnistes?
Il faut distinguer entre le nationalisme économique et un sain libéralisme pragmatique qui permet de détecter les investissements prédateurs en provenance des pays non-membres de l’UE. Ou qui s’attache, comme le gouvernement italien le fait, à éviter que les instruments de protection du marché communautaire soient fragilisés. Il faudrait trouver un délicat point d’équilibre entre le rejet des déséquilibres engendrés par le libéralisme et la promotion d’une meilleure intégration des marchés internationaux.

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Le gouvernement italien pourrait avoir recours aux "pouvoirs spéciaux" contre le groupe français Vivendi, dans le cadre du resserrement de son contrôle sur Telecom Italia. N’est-ce pas ceci le symptôme d’un réflexe protectionniste?
Je tiens à rappeler que cette question n’est absolument pas liée à la négociation pour les Chantiers de Saint-Nazaire et que je suis heureux que Vivendi ait investi dans Telecom Italia. Il y a toutefois des règles nationales à respecter qui ont trait aux obligations de communication pour les secteurs considérés comme sensibles. Nous ne ferons pas appliquer ces règles dans un esprit punitif. Et ce n’est évidemment pas la nationalité de l’investisseur qui est en jeu mais les modalités d’approche choisies par ce groupe d’un pays voisin et ami.

Que pensez-vous du projet de refondation de l’Union européenne esquissé par le président Macron au cours de son récent discours à la Sorbonne?
L’Europe a aujourd’hui une grande opportunité de régénération sur le plan de sa dimension externe, en particulier en matière de commerce, de sécurité et de gestion des flux migratoires dans les pays de provenance et de transit. Je fais référence à tous les domaines dans lesquels l’Europe peut encore faire beaucoup afin d’offrir un nouveau sens de protection à ses citoyens. En ceci, je me sens très proche de la vision du président Macron.

Le Brexit et les velléités indépendantistes de la Catalogne ne sont-ils pas les signes d’une Europe en réelle perte de vitesse?
Les systèmes politiques perdurent ou s’écroulent selon les attentes que les citoyens se font de leur avenir. Si cet avenir leur paraît meilleur que le présent, ces citoyens sont confiants, à l’écoute, ouverts au changement. Dans le cas contraire, le repli sur soi est inévitable. Or, aujourd’hui, la globalisation mais aussi l’essor de l’innovation technologique, de l’intelligence artificielle engendrent une inquiétude et des questionnements d’ordre éthique inédits. Au cours du dernier G7 sur l’innovation et l’industrie, que j’ai présidé à Turin, il était clair pour tous que le progrès doit, aujourd’hui, être promu mais aussi fermement encadré.

Quelles solutions?
Pour répondre efficacement à cette angoisse, qui provoque un vrai refus de la modernité, il faut de nouveaux investissements dans le secteur de l’innovation, pour suivre le rythme de l’histoire, mais aussi dans la culture afin que tous appréhendent la révolution en cours. De plus, les classes dirigeantes européennes sont appelées à repenser leur attitude. Nos dirigeants ont longtemps opté pour un style de gouvernance résolu, imprégné de slogans simplistes et d’optimisme. Or, l’heure est au réalisme si nous voulons éviter le triomphe des localismes, de la fragmentation et du nationalisme. Nous devons apprendre à expliquer la complexité à nos opinions publiques. Et il serait peut-être pertinent de le faire, tout en restant fidèles à notre lutte contre les déficits publics, en adoucissant quelque peu les règles du pacte budgétaire en vigueur dans la zone euro afin de promouvoir de nouvelles politiques d’investissement destinées, notamment, à l’éducation.

CV Express

Né le 9 avril 1973 à Rome.

Entrepreneur, il a travaillé notamment pour Ferrari, Sky Italia et Confindustria (patronat italien).

2013: s’engage en politique dans la coalition centriste créée par Mario Monti. Il s’affranchira de toute étiquette politique en 2015.

2013-2014: vice-ministre du Développement économique dans le gouvernement d’Enrico Letta.

2014-2016: confirmé dans ses fonctions dans le gouvernement de Matteo Renzi.

Mars 2016: devient représentant permanent de l’Italie auprès de l’Union européenne à Bruxelles.

Mai 2016: après deux mois à peine à Bruxelles, il devient ministre du Développement économique des gouvernements Renzi puis Gentiloni.

Ne craignez-vous pas une victoire des partis populistes aux prochaines élections législatives italiennes?
L’Italie est un pays prudent, caractérisé par un important rapport patrimoine/revenu. Je ne pense pas que les mouvements populistes gagnent aux prochaines élections. Je prévois, néanmoins, une fragmentation du panorama politique national et, ensuite, l’émergence d’une grande coalition qui sera appelée à afficher un programme vigoureusement antipopuliste. Un programme clair et courageux comme celui conçu en France par le président Macron.

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