interview

"La Belgique a besoin de projets, comme un Molenbeek-la-Neuve"

©Dieter Telemans

C’est un être un peu insaisissable et surtout inclassable. A 68 ans, Luc de Brabandere a dépassé l’âge légal de la pension. Mais il apparaît plus actif que jamais. Interview.

"Sur papier, je suis pensionné, c’est vrai. Mais on devrait inventer de nouvelles catégories. Pensionné actif, c’est une appellation ridicule à mes yeux. Cela montre que le système n’est pas prêt pour quelqu’un comme moi". Même s’il n’a plus le statut d’associé, Luc de Brabandere reste conseiller stratégique au Boston Consulting Group. Il enseigne aussi à CentraleSupélec à Paris et à la Louvain School of Management à Louvain-la-Neuve.

"Plus de 500 étudiants suivent mes cours de philosophie. Je suis persuadé qu’il faudrait instaurer des cours de philosophie dès l’enseignement secondaire. Cela permettrait d’apprendre à penser. Et donc à combattre le populisme". C’est à l’âge de 44 ans que cet ingénieur en mathématiques a décidé de se lancer dans des études de philosophie. "C’était juste après mon passage à la Bourse de Bruxelles, en 1990-91, en tant que directeur général. C’était avant la réforme de la Bourse et je dépendais trop des agents de change. Je suis néanmoins content d’avoir occupé ce poste. J’avais surtout envie à l’époque de quitter la Générale de Banque, où j’avais dirigé le back-office".

Je suis persuadé que l’on pourra se sortir de toutes nos crises.

En pleine période d’euphorie de l’internet en 2000, il a aussi participé à la création de Cartoonbase, une société destinée à promouvoir le cartoon humoristique comme vecteur de communication dans les entreprises. "J’ai donné récemment les deux tiers de la société à deux jeunes de 25 ans. Ils ont changé le concept de la société en se concentrant sur les vidéos courtes pour les entreprises. La société compte aujourd’hui 5 salariés et a des clients comme Renault ou PSA. Je suis vraiment fier de leurs résultats".

"En fait, ce sont tous ces jeunes, chez Cartoonbase ou encore à l’université, qui me donnent de l’énergie", avoue-t-il en esquissant un sourire. "C’est pourquoi je reste optimiste pour le futur. Je suis persuadé que l’on pourra se sortir de toutes nos crises."

Et puis, il y a sa passion pour les livres. "J’écris un peu tout le temps. J’ai une passion pour les idées. Je pense que c’est incurable." (rires). Il vient de publier le livre "Petite philosophie des mots espiègles", qui parle de la relation que nous entretenons avec les mots. "Nous croyons jouer avec eux, mais c’est le contraire: ce sont eux qui se jouent de nous". En 1985, il avait inventé le terme "infoducs", par référence à "aqueduc" ou "oléoduc", pour évoquer les nouveaux réseaux de télécommunications. Finalement c’est le concept d’"autoroutes de l’information" qui a émergé. "Mais, autoroutes de l’information, c’est un peu triste, non?"

En marge de la parution de son livre, nous avons voulu faire réagir Luc de Brabandere à différents mots ou concepts liés à l’actualité.

Si je vous dis "ubérisation", un mot très à la mode…

On peut se demander pourquoi on parle d’ubérisation et pas d’amazonisation? Amazon a été aux libraires ce qu’Uber est aux taxis. Mais je crois que l’arrivée d’Uber a été le moment où les gens se sont rendu compte du choc provoqué par de telles entreprises. Cela a été violent car le service d’Uber est plutôt meilleur que celui des taxis. Je suis favorable à la concurrence mais quand je vois que des taximen ont payé très cher leur licence et que d’autres chez Uber ne paient rien, on sent bien qu’il existe une forme d’injustice.

Ce qu’offre Amazon, c’est bien entendu un service incroyable. Mais je reste aussi client des libraires. Même si on sent bien que les choses changent rapidement. À Paris, les éditions PUF ont lancé un établissement qui est plus un café qu’une librairie. Il y a là une énorme machine (Expresso Book Machine) qui permet d’imprimer des livres à la demande. Un "Que sais-je" sur la chimie m’a été concocté en 7 minutes, pendant que je prenais un café. C’est assez incroyable.

"Intelligence artificielle". Dans le livre, vous dites qu’il n’y aura jamais d’intelligence artificielle. "Un ordinateur a récemment battu le champion du monde du jeu de go. Mais en a-t-il éprouvé de la joie?" écrivez-vous.

Les intelligences sont multiples. L’intelligence dite artificielle peut remplacer l’intelligence logique, déductive, mathématique. Mais je ne peux pas croire à une intelligence artificielle qui englobe toutes les formes de raisonnement. Une machine ne pourra par exemple jamais trouver un bon titre de roman. La machine pourrait trouver 250 titres, en tenant compte des mots qui reviennent le plus souvent dans le livre. Mais un titre de roman, cela sort d’ailleurs. Je ne vois pas non plus comment une machine pourrait effectuer des traductions de manière parfaite. Et tenir compte notamment de l’ironie de certaines remarques. C’est impossible. En réalité, si un jour, l’intelligence artificielle devait exister, c’est parce que nous aurions renoncé à utiliser la nôtre.

"Trumponomics" ou l’économie selon Trump. Revit-on ce que nous avons vécu avec Ronald Reagan et ses "Reaganomics"?

C’est bien pire que sous Reagan! Trumponomics n’est pas plus l’économie qu’une somme de sondages n’est la démocratie. Tous ces tweets, ces injonctions aux entreprises, ce n’est pas de l’économie, c’est juste une série de slogans qui n’ont pas de sens. Trump a capitalisé sur la colère de ceux qui ont perdu leur maison dans la crise des subprimes.

Ces gens ont vu que l’on a sauvé la banque plutôt que les propriétaires. Ils ont été des victimes d’une escroquerie et ils ont vu que l’on a sauvé l’escroc. On comprend donc leur colère. Mais ces gens vont vite déchanter avec Trump.

Quand j’étais à la Générale de Banque, la star de la banque avant les années 80, c’était celui qui s’occupait des crédits. On rêvait de ce job. Mais aujourd’hui, la star, c’est le trader, avec tous les excès qui lui sont associés. Le directeur des crédits est lui relégué au fond du couloir. Un homme de crédit pense à long terme avec des projets à 15 ou 20 ans alors qu’un trader, lui, n’a pas de projets. Il fait des coups sur le court terme. Eh bien, Trump c’est un trader. Un trader politique. En politique, on est désormais entré dans le monde du trading. Or, on devrait surtout avoir l’équivalent d’hommes de crédit.

©x

Si je vous dis "allocation universelle"…

Philippe Van Parijs, que j’ai eu comme professeur, est un des premiers grands promoteurs de cette idée. Je parlais déjà de cette idée en 1989 dans mon livre "Le Latéroscope". C’est donc amusant de la voir revenir à l’avant-plan. Je crois qu’une forme d’allocation va émerger, mais je ne sais pas quand, ni comment.

Si je pense qu’on ne peut pas échapper à une telle allocation, c’est parce que le système actuel n’est pas tenable. Quand on voit l’avantage du statut de salarié sur celui d’indépendant, surtout pour les artistes, on se dit que c’est injuste. Certains ont vraiment un statut très précaire. L’allocation universelle constituerait pour eux une solution.

La Belgique. Que feriez-vous si vous étiez à la place de Charles Michel?

Il est temps de réinventer le modèle belge. Il faut lancer de grands projets. Car ce qui fait vraiment bouger les choses, ce sont les projets. Et je n’en vois plus en Belgique.

Par exemple, à Molenbeek, j’imagine bien un projet Molenbeek-la-Neuve, comme on a fait Louvain-la-Neuve, même si là on partait d’une page blanche. Ce n’est pas en donnant un peu d’argent à diverses ASBL que l’on résout un problème. Pour de grands problèmes, il faut de grands moyens et de grands projets. Avec comme objectif qu’en 2030, le monde entier vienne voir ce que la Belgique est capable de réaliser. Un vaste brainstorming est nécessaire. On pourrait créer par exemple une zone franche, au point de vue fiscal. Dans une quinzaine d’années, on aurait alors créé une commune modèle où l’on a pu reconstruire les choses sur une base pluraliste.

Charles Michel devrait donc se fixer trois ou quatre grands projets mobilisateurs. Cela peut passer par des dépenses d’infrastructures. Et notamment enfin terminer ce fameux RER. Il devrait se concentrer sur les domaines les plus sensibles: immigration, chômage, environnement, culture. Avec des méga-projets à l’horizon de 15 ans. En sachant bien dès lors que ce n’est pas lui, Charles Michel, qui coupera le ruban lors de l’inauguration. Mais tout comme les autres politiques, le Premier ministre devra montrer qu’il n’est pas qu’un simple trader politique…

Charles Michel devrait lancer des méga-projets à l’horizon de 15 ans. En sachant bien que ce n’est pas lui qui coupera le ruban lors de l’inauguration...

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