interview

"La déchéance humaine ne viendra pas des robots mais de notre propre fait"

Pour Pascal Picq, le risque avec l’essor de l’intelligence artificielle et des robots, c’est que nous soyons saisis d’une paresse physique et intellectuelle qui nous mènerait vers la décadence. ©BELGAIMAGE

Pascal Picq est paléoanthropologue, éthologue et maître de conférences au Collège de France. Il est un spécialiste reconnu de l’évolution de l’Homme, des grands singes, des entreprises et de nos sociétés. Pour lui, le risque avec l’essor de l’intelligence artificielle et des robots, c’est que nous soyons saisis d’une paresse physique et intellectuelle qui nous mènerait vers la décadence.

Qu’ont en commun dans leur comportement les hommes politiques et les grands singes?

Enormément de choses! Chez l’un comme l’autre on retrouve des rapports de pouvoir, de dominance, des conflits, des stratégies politiques, la ruse… Et c’est tout à fait logique tant les singes partagent avec nous quantité de caractéristiques que l’on a cru trop longtemps uniquement humaines.

La politique, pour reprendre la définition d’Aristote, c’est le langage. Or, durant la dernière campagne présidentielle française, on a finalement très peu parlé. Discours et programmes ne sont plus vraiment écoutés. En revanche, les comportements, les attitudes, l’épouillage sont importants, comme chez les singes.

L’épouillage?

C’est une démarche tout à fait fondamentale. Aller sur les marchés, distribuer des tracts, se rendre à un match de foot et serrer des mains… c’est ça l’épouillage pour un politique. C’est tout ce qui relève de la communication phatique: passer du temps avec les gens, montrer sa capacité à être attentif, à écouter, à être présent… sans jamais pour autant lâcher d’informations essentielles.

Il n’y a plus de déontologie de la violence, on tue à l’aveugle comme on le fait actuellement avec les drones.
Pascal Picq
paléoanthropologue

C’est un exercice éminemment difficile car, il faut à la fois pouvoir épouiller efficacement mais être capable aussi de maintenir une certaine distance liée à la fonction. Chirac le faisait très bien. Mais Sarkozy et Hollande, par exemple, s’y sont très mal pris. Le premier a confondu désacralisation du pouvoir et vulgarité en croyant qu’il suffisait d’aller au contact des gens. Hollande, lui, s’est souvent mis sur un pied d’égalité avec ses interlocuteurs, écornant du même coup son statut de président. Macron, pour sa part, a plutôt un très bon contact avec le public et sa démarche symbolique au Louvre a réinstallé une distance symbolique avec le pouvoir.

On n’a jamais connu autant de violences et de guerre commises, hors toute convention internationale, contre des civils. Qu’en déduisez-vous?

Dans toutes les sociétés animales il y a des règles qui régissent la violence. Un siècle après la Première Guerre mondiale qui a fait des millions de victimes quasi exclusivement sur les champs de batailles, il est troublant de constater que la violence s’est étendue partout et soit même rentrée dans les cités. Comment se fait-il que les conflits visent de plus en plus les civils? En fait, il n’y a tout simplement plus de règles consenties sur la violence et l’on n’hésite plus à tuer des personnes que l’on ne connaît pas. Il n’y a plus de déontologie de la violence, on tue à l’aveugle comme on le fait actuellement avec les drones.

L’homme est capable de génie mais aussi de beaucoup de violence comme vous le dites, si on pense aussi au terrorisme ou à notre propension à exterminer les autres espèces vivantes. Cette capacité à nous autodétruire est-elle spécifique à l’homme?

Nous sommes une espèce incroyablement violente. L’homme est du reste la seule espèce esclavagiste. Nous sommes une espèce capable d’élaborer des constructions idéologiques sur le racisme, l’homophobie, le sexisme… pour justifier des horreurs innommables. En réalité, moins on connaît les autres, moins on les comprend, plus on est enclin à des accès de violences sur ce qu’on appelle communément les boucs émissaires. Enfermer des gens dans des catégories, sans les connaître, en les méprisant, c’est tout à fait spécifique aux sociétés humaines.

Vous dites craindre le syndrome de la planète des robots, avatar moderne de la planète des singes. Ce syndrome de la planète des singes, ce sont des hommes et des femmes servis par des machines qui sombrent dans la paresse physique et intellectuelle. Vous dites que des dizaines de millions de personnes du monde occidentalisé ne lisent plus, ne marchent plus, ne réfléchissent plus. Notre QI serait d’ailleurs en baisse… C’est terriblement pessimiste, non?

Pessimiste? Je ne sais pas… Je décris les choses telles que je les analyse en ma qualité d’évolutionniste. J’ai toujours été troublé dans les adaptations successives du film "La planète des singes". Car en réalité, ce ne sont pas les grands singes qui ont pris le pouvoir, ce sont les hommes et les femmes qui ont cessé d’être des humains…

Depuis deux millions d’années, ce qui est le propre de l’évolution humaine c’est le récit, la fiction, la division symbolique du monde, l’outil, la capacité d’aller vers des horizons inconnus. Nous sommes la seule espèce qui s’est adaptée à tous les écosystèmes. Mais aujourd’hui, ce sont nos caractéristiques humaines qui sont menacées. Le risque avec l’intelligence artificielle et les robots, c’est que nous soyons saisis d’une paresse physique et intellectuelle qui nous mènerait vers la décadence. Politiquement, c’est un sujet capital car on évolue de plus en plus vers un système d’allocation universelle. Il faut donc réinventer ce que les Latins appelaient l’otium, autrement dit, le fait que les citoyens doivent être des gens qui s’occupent de la culture, de leur épanouissement, de la vie de la cité, de l’éducation… C’est en effet vers ce type de société que nous allons et il faut s’y préparer.

En réalité, les opportunités que nous apporte le numérique sont gâchées par ce travers humain qui conduit à exploiter les autres.
Pascal Picq
paléoanthropologue

La difficulté est toutefois la suivante: comment passer d’une société dans laquelle depuis 50 ans le statut social, à tous les égards, est basé sur le travail, à une société où le travail de production, de service, d’échange va de plus en plus être assuré par des machines et l’intelligence artificielle. C’est là que le syndrome de la planète des singes nous guette. Regardez, par exemple, les dernières données qui montrent que l’espérance de vie est occupée à chuter partout sauf dans quelques pays comme la France, l’Italie ou la Belgique. Aux Etats-Unis, c’est catastrophique, l’obésité y fait des ravages…

Un médecin me racontait récemment qu’il pratiquait de plus en plus d’opérations pour renforcer les muscles du cou des jeunes hommes; je n’ai pas tout de suite compris… En réalité, comme ils sont tout le temps la tête penchée sur leur smartphone ou leur ordinateur, les muscles de la nuque s’affaiblissent… Ce syndrome de la planète des singes, c’est un souci global de société, une question de politique. Si les personnes ne lisent plus, ne s’intéressent plus à la culture, ne marchent plus et ne sont plus que des consommateurs, ce vers quoi on les a plus ou moins fermement dirigés, il y a de quoi être inquiet. La déchéance humaine ne viendra pas des robots, elle viendra de notre propre fait.

Parallèlement, nous faisons face à une précarisation du travail…

Du travail, il n’y en a jamais eu autant! Il y en a même de plus en plus. Mais il se partage différemment entre ce que nous faisons, ce que les machines font, les délocalisations, etc. Le problème est que ce partage ne correspond plus aux attentes de la société. Quand on parle aux gens de destruction créatrice, qui est un phénomène avéré, qu’entendent-ils d’abord? Destruction. C’est pour cette raison sans doute que les hommes politiques n’abordent pas ce sujet de manière explicite. Et comme on ne sait pas exactement où l’on va, les gens s’arc-boutent sur leurs acquis pour les maintenir le plus longtemps possible.

Vous avez l’habitude de dire que notre espèce se distingue aussi par sa capacité à exploiter son prochain et les espèces proches…

Oui. C’est la logique de la cause immédiate, la logique du prix le plus bas développée par les grandes surfaces. Mais arrive à un moment un effet pervers. Les gens qui veulent acheter un t-shirt à 1 euro, doivent se rendre compte que cela signifie forcément qu’il y a quelqu’un ailleurs qui est exploité. Ce qui m’inquiète fondamentalement, c’est qu’on ne réfléchit même plus à cette chaîne mondialisée de production.

Nous sommes la seule espèce qui s’est adaptée à tous les écosystèmes.
Pascal Picq
paléoanthropologue

Ceux qui trouvent normal d’avoir une livraison gratuite grâce à des étudiants sous-payés qui pédalent comme des fous… Je suis désolé mais c’est un service. Il y a un travail et un travail mérite salaire. Je ne suis pas contre Uber. L’ubérisation a permis de débloquer le domaine du transport par taxis mais si c’est pour augmenter les tarifs par la suite et laisser ces travailleurs sans couverture sociale, ça ne va pas… En réalité, les opportunités que nous apporte le numérique sont gâchées par ce travers humain qui conduit à exploiter les autres.

En pointant le risque que les machines vont se substituer de plus en plus aux métiers de production et de services, vous ne croyez donc pas à l’argument généralement servi qu’elles vont mettre fin aux tâches les plus pénibles et rendre ainsi notre travail plus facile?

Si, bien sûr, mais le problème est que nous avons densifié de manière hallucinante nos emplois du temps. En fait, on n’a jamais autant travaillé. Sauf qu’il y a une dissociation emploi-travail-rémunération. Cela a commencé le jour où l’on a inauguré les self-services dans les stations à essence, Ikea a ensuite inventé le "faites le vous-mêmes", on encode désormais nos déclarations en ligne, nos activités bancaires aussi on les gère de cette manière. Et tout cela nous arrange parce que c’est plus commode. Mais cela n’en reste pas moins un travail invisible qui est bien réel.

Ce que nous faisons aujourd’hui était un travail précédemment fait par d’autres. Le paradoxe est donc d’assister à la disparition de métiers alors que dans le même temps nous avons sensiblement densifié notre façon de vivre avec tous ces appareils connectés. Les modalités de travail changent donc incontestablement. Mais l’évolution c’est toujours un compromis. Et il n’est pas possible de gagner sur tous les tableaux.

Dès lors autant s’adapter à l’ère du temps et travailler avec les machines plutôt que de délocaliser?

Bien sûr. Mais il y a eu un frein culturel à l’installation de robots sur les chaînes de production. Si vous cherchez à rentabiliser un travail par le biais de machines, inévitablement cela engendrera des pertes d’emplois. Ce qu’a fait l’Allemagne, c’est monter en qualité, autrement dit ils se sont mis à travailler de manière collaborative avec les robots, en imaginant de nouvelles manières de travailler pour faire monter en gamme leurs produits.

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