interview

"Le revenu universel est faisable économiquement"

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Fondateur du Basic Income Earth Network (Bien) de Louvain, le professeur britannique Guy Standing est l’une des figures en vue du débat sur le revenu universel. Qu’il voit comme une solution contre les extrémismes.

Souvent jugé utopique, le revenu universel est présent dans de nombreux débats depuis quelques mois…

Je travaille sur le revenu universel depuis la création du Bien (Basic Income Earth Network) en 1986, et effectivement, on me pose beaucoup plus de questions depuis quelque temps. Beaucoup de soutiens sont apparus dans tout le spectre politique. Cela va des libertaires aux gens de gauche, en passant par des Prix Nobel, des figures de la high-tech et beaucoup d’intellectuels majeurs. Lorsque nous avons parlé du revenu universel à Davos, en janvier, j’ai pu sentir que cette possibilité suscitait de l’intérêt chez beaucoup de personnalités du monde de l’entreprise, des gens que vous n’attendez pas sur ce terrain du radicalisme et du progressisme. Ils réalisent que le système est hors de contrôle, que les insécurités et le populisme rendent le capitalisme global insoutenable.

Comment expliquez-vous ce changement de tendance?

Beaucoup de circonstances expliquent cet intérêt. La première, c’est que les inégalités sont devenues si importantes et systémiques qu’aucune des politiques proposées n’est désormais en mesure de réduire ces inégalités avec le travail. Tous les mécanismes de redistribution des revenus sont en panne, ce qui augmente la masse de personnes touchées par le précariat.

Le second élément qui justifie cet élan, c’est que des populistes jouent sur les peurs de cette catégorie de population à des fins politiques. C’est ce qu’on a observé au Royaume-Uni avec le Brexit, aux Etats-Unis avec Donald Trump, et en France avec Marine Le Pen. Ces crises politiques provoquent une remise en question et la nécessité de faire quelque chose, à la base, pour éviter l’émergence de nouveaux fascismes.

La troisième raison est le développement de l’intelligence artificielle. Depuis quelques années, la Silicon Valley projette un futur où les humains sont voués à être remplacés par les robots, avec beaucoup de chômage. Les revenus devront être trouvés quelque part. Je ne pense pas que l’automatisation va entraîner la fin du travail, mais la révolution technologique accroît les inégalités, est disruptive et augmente l’insécurité.

Ce sont les raisons pour lesquelles un revenu basique est nécessaire.

L’idée d’un revenu universel induit qu’il n’existe qu’une solution de masse pour une grande diversité de situations. N’y a-t-il qu’un seul précariat?

C’est un phénomène global. Le précariat existe dans des endroits très différents, mais il est présent partout dans le monde. Et ce, sous trois dimensions.

La première, c’est que les gens du précariat ont été habitués à accepter et intérioriser une vie de travail insécurisée, instable, d’isolation sous toutes ses formes. Plus grave: ils n’ont pas d’"identité professionnelle". Ils sentent qu’ils ne développent pas leurs capacités de travail comme ils pourraient le faire. C’est la première fois dans l’histoire que nous avons des millions de gens qui ont un niveau d’éducation supérieur au niveau d’emploi auquel ils peuvent prétendre.

Par ailleurs, le précariat dépend presque entièrement des bas salaires. Ils n’ont pas accès à des congés payés, à des congés maladies, ou à des retraites. Leurs salaires déclinent en termes réels et sont de plus en plus volatils. Ils vivent aux confins de l’endettement. La moindre erreur, le moindre accident, la moindre maladie est susceptible de les déclasser.

Et enfin, le troisième élément qui est commun à cette classe, c’est qu’ils perdent leurs droits, qu’ils soient civils, culturels, économiques ou politiques. Cela a fait émerger une nouvelle classe, divisée entre elle. Elle est constituée de ceux qui ont le sentiment de perdre des droits issus du passé et qui s’y accrochent, des jeunes diplômés à qui on a promis un futur mais qui n’en ont pas réellement, et aussi des migrants qui n’ont plus le moindre droit.

Le revenu universel n’est-il pas davantage adapté à des pays pauvres ou peu structurés sur le plan socio-économique?

Le principe, c’est qu’il soit universel… C’est que chaque habitant de Belgique, de France, du Royaume-Uni ou d’Inde perçoit un revenu, dans la limite de ce que le gouvernement peut dépenser. Mais il y aurait évidemment des variantes en fonction des pays et aussi sur la façon dont le mécanisme serait construit.

Nous avons mis en place trois programmes pilotes à Delhi, avec des revenus basiques pour chaque habitant, et nous avons comparé leur évolution avec ceux qui ne recevaient pas de revenu universel. Le gouvernement vient de publier un rapport économique à ce sujet indiquant qu’une généralisation de ce système était faisable économiquement.

La France, le Royaume-Uni ou la Belgique sont déjà fortement endettés. Par exemple, l’idée initiale du candidat socialiste à la présidentielle française devait coûter près de 400 milliards d’euros. Est-ce vraiment réaliste?

On ne peut pas se contenter d’établir le coût à partir d’une simple enveloppe de départ. Il ne s’agit pas de prendre un revenu basique, de le multiplier par le nombre d’habitants, de ramener la somme totale au PIB et de conclure que ça fait tel pourcentage du revenu national. On arrive forcément à la conclusion que c’est infaisable.

L’idée est que ces revenus servent notamment à remplacer les autres subventions ou exonérations. Celles qui sont utiles, et celles qui ne le sont pas, comme ces centaines de milliards donnés aux très riches ou aux très grandes entreprises.

N’oublions pas que la Banque centrale européenne (BCE) a déboursé des centaines de milliards en assouplissement quantitatif, 1.200 milliards d’euros exactement, essentiellement au profit des banques.

Ce revenu universel n’a jamais prouvé qu’il pouvait fonctionner jusqu’à présent…

Votre information est fausse. L’Alaska a mis en place en 1976 l’Alaska Permanent Fund, où chaque personne touchait chaque année un revenu basique financé par l’industrie du pétrole. Quand cela a été introduit, l’Alaska avait le plus gros taux de pauvreté et le pire taux d’inégalités des Etats-Unis. Cela s’est complètement inversé depuis. Il y a aussi le programme Bolsa Familia au Brésil, pour les parents d’enfants scolarisés. C’est une forme de revenu universel à laquelle personne ne croyait au début des années 90. Aujourd’hui, ils sont 50 millions à en bénéficier. Nous avons aussi pu démontrer que les gens qui disposaient d’un revenu universel depuis longtemps avaient une plus grande stabilité émotionnelle, plus d’énergie, de confiance, de possibilités de socialisation.

Pour financer le revenu universel, les États seraient obligés de s’endetter davantage et de devenir, de fait, encore plus dépendants de la dette et du monde de la finance. Ne serait-ce pas un cadeau inespéré pour ces banques que vous dénoncez?

Cet argent irait en premier lieu aux citoyens, qui pourraient réduire leurs dettes, dépenser pour plus de biens ou de services, ce qui boosterait l’économie et l’emploi, au niveau local ou national. Si cet argent va directement aux banques, elles le dépenseront dans d’autres pays, où les rendements sont plus élevés.

Injecter plusieurs centaines de milliards dans l’économie réelle, sans condition, n’entraînerait-il pas à une forte inflation?

C’est un autre argument que l’on peut entendre. D’un point de vue économique, si vous augmentez la demande en injectant de la monnaie dans l’économie, vous augmentez l’offre également. Si on donne un revenu basique à tous les habitants d’un village, ils vont commencer à acheter de la nourriture locale et des services. Les producteurs locaux vont ainsi augmenter leur production et vendre plus à la communauté locale. C’est ce que nous avons fait en Inde. La demande supplémentaire y a accru la production alimentaire. Au bout de deux ans, les prix étaient plus bas, et non pas plus hauts.

Derrière la question du revenu universel, se cache celle du remplacement des travailleurs humains par l’intelligence artificielle. Une autre solution de plus en plus évoquée, notamment dernièrement par Bill Gates, serait de taxer les robots…

Je ne pense pas que les robots vont remplacer tout le monde et je crois que nous ne devons pas limiter l’automatisation d’emplois ennuyeux, répétitifs et difficiles. Le problème est surtout celui de la redistribution des revenus: une proportion de plus en plus grande va vers ceux qui contrôlent l’automatisation. Nous devons la réorienter.

En France, le coût total du revenu universel serait supérieur au total annuel des cotisations sociales payées par les entreprises et les travailleurs… Un revenu d’existence est-il vraiment prioritaire en comparaison des lourdes charges sociales, qui freinent la création d’emplois humains et provoquent de plus en plus le recours aux robots?

Supprimer les cotisations serait un nouveau cadeau aux multinationales américaines qui ne paient pas ou peu de taxes. Je pense que nous devons tous continuer à payer des contributions sociales, en tant que citoyens ou groupes économiques. Nous devons le faire lorsque nous le pouvons.

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