interview

Les Roms, sous les préjugés, une culture

©REUTERS

Dans son essai "Djelem, Djelem", Véronique Bergen tente de faire entendre la voix des Roms, souvent annihilée.

Depuis leur premier Congrès mondial en 1971, les leaders de l’Union romani internationale ont déterminé la date du 8 avril comme la journée internationale des Roms. Peuple mal connu et souvent méprisé, voire honni, les Roms forment une poche de résistance aux règles de la société néolibérale qui soit les rejette, soit cherche à les intégrer, à condition d’effacer leurs spécificités. Dans "Djelem, Djelem" (titre de l’hymne de la communauté Rom se traduisant par "Je suis parti, je suis parti"), la philosophe belge Véronique Bergen part à la rencontre de quelques-uns des membres de cette communauté et se base sur l’expertise de spécialistes de la question Rom pour analyser les tenants et aboutissants politiques et sociologiques d’une romaphobie violente, viscéralement ancrée dans nos sociétés.

La question rom est loin d’être un grain perdu dans le tas de sable que constitue la question de la discrimination. Elle suscite la polémique, en particulier depuis quelques jours. Car dans la comédie française "À bras ouverts", sortie dans nos salles ce mercredi, le réalisateur Philippe de Chauveron s’attaque aux Roms sous la couverture du rire en faisant défiler les pires clichés qui leurs sont attachés. Le film est la cible de vives critiques, notamment de la part des médias. À son propos, par exemple, "Le Monde" parle de "racisme à doses allopathiques" et qualifie le film de "nauséabond", tandis que "Les Inrocks" soulignent "un sommet d’humour discriminatoire". Une levée de boucliers que Véronique Bergen juge évidemment bienvenue…

Quel est votre avis sur le film "À bras ouverts"?

Faire une comédie de mœurs censée dénoncer la gauche caviar, mais qui montre les pires clichés sur les Roms, je trouve cela regrettable. D’autant plus que le film sort à quelques semaines des élections présidentielles françaises et à quelques jours de la journée internationale des Roms. Tous les stéréotypes sont là: les Roms sont sales et voleurs. Si c’est pour faire rire, il est désastreux de prendre pour cible cette communauté déjà tellement stigmatisée. Je pense que le comique peut avoir des ressorts beaucoup plus fins. Mais je reconnais que la kabbale est assez forte. Selon certains médias, le film est considéré comme nocif et certains estiment qu’il faudrait même le retirer des salles.

Vous avez consacré un essai à la communauté Rom et ses problématiques. Comment en êtes-vous arrivée à vous intéresser à ce sujet?

Je suis arrivée à m’intéresser au peuple rom par deux cheminements. Premièrement, j’ai une empathie naturelle pour cette culture depuis l’enfance. L’autre cheminement est né d’un sentiment d’urgence au début des années 2010 en constatant une politique d’ostracisme anti-rom de plus en plus affichée. Je devais prendre la plume et essayer de voir ce qu’il se cachait derrière ce qu’on appelle la "question rom": quelles sont les logiques policière et étatique derrière cette stigmatisation. L’essai est né d’une indignation que j’ai conceptualisée.

D’où vient cette stigmatisation de la part de nos sociétés?

La stigmatisation actuelle n’est que l’expression d’une longue chaîne d’exclusion. Dans la conjoncture actuelle, tous les citoyens doivent être producteurs et consommateurs. Ceux qui ne s’adaptent pas sont considérés comme indésirables et peuvent aussi bien périr. La violence est extrême. Je pense que les Roms sont un symptôme d’un état de résistance dont le système ne veut pas, car cela ne le fait pas fructifier. De tout temps, les Roms ont été rejetés pour leur mode de vie. À travers les Roms, j’interroge cette effroyable homogénéisation qu’on peut voir dans le monde entier. Toutes les différences sont arasées au profit de cet énorme système où le citoyen n’a que la liberté de travailler et de consommer. Toutes les populations qui ont tenté de résister ont été mises à mort. Dans le monde, il doit rester 2 ou 3% de nomades. C’est quasiment une guerre de civilisation.

À quoi, à qui fait référence la fameuse "question Rom"?

Quand on évoque la question rom, on parle, en fait, d’une toute petite fraction de cette communauté. Contrairement aux images véhiculées, il y a énormément de Roms sédentarisés et intégrés. À l’intérieur des communautés roms, il existe de grandes différences de conditions sociales, et on ne parle jamais des Roms riches. Donc, quand les médias ou les politiques parlent de la question rom, ils pointent exclusivement la fraction la plus pauvre, composée en majeure partie de ceux qui viennent des pays de l’ancien bloc soviétique.

Quelles sont les fausses idées à faire disparaître?

Dans le livre, je me réfère à Éric Fassin (professeur en sciences politiques à l’Université de paris VIII, NDLR) qui a démontré qu’on décrit comme causes ce qui relève des conséquences. Les Roms en situation de précarité désirent souvent s’intégrer, ne sont plus du tout nomades, mais se heurtent à de tels obstacles administratifs et juridiques… Par exemple, quand on dit que les campements des Roms sont des dépotoirs. En réalité, on leur réserve toujours des aires d’accueil trop petites sans moyen d’évacuation. Tout ce qui est de l’ordre des conséquences – les enfants non scolarisés, le vol et la mendicité – est montré comme si c’était inhérent au mode de vie Rom, alors que ce n’est pas le cas. C’est un tour de passe-passe dangereux qui stigmatise cette communauté. Il y a très peu de dossiers émanant de personnes Roms qui aboutissent à un permis de travail ou de séjour. À moins d’être gravement malades, aucun permis de séjour ne leur est délivré, contrairement à certains migrants.

On peut aussi évoquer le fantasme des réseaux roms. Selon les interlocuteurs sociaux qui travaillent avec cette communauté, cela relève du fantasme. Quand on voit ce qu’ils gagnent: une misère… Imaginer un réseau, c’est ridicule.

Il y a aussi une mésinterprétation quant aux enfants dans les rues qui mendient avec leur mère. Pour une question de survie et d’humanité, ces femmes sont en permanence avec leurs enfants, par crainte, lors d’une rafle, d’en être séparées. Notre interprétation est complètement à côté de la plaque. Nous sommes à des années-lumière de comprendre les raisons de certains de leurs agissements.

La communauté Rom forme-t-elle une forme de résistance nécessaire?

Dans le livre, je n’établis pas une vision manichéenne où notre société serait totalement négative et les Roms, les derniers défenseurs de la liberté. À l’intérieur de la culture rom, on trouve aussi des tensions, surtout au niveau des jeunes et des femmes. Le romanisme n’est pas une culture immuable. On perçoit ainsi des mutations par rapport à l’homosexualité, au célibat, à l’homoparentalité… Certaines jeunes femmes souhaitent s’émanciper du cadre très patriarcal de la vie rom. Mais les Roms ne se constituent pas en force politique visible, ils restent dans l’ombre. C’est probablement aussi leur force, ce refus de compromission. Les Roms n’ont pas les mêmes modalités de vie que celles imposées par la société, ils accordent de l’importance à d’autres choses. Je trouve inquiétant qu’on cherche à supprimer toutes ces façons de vivre alternatives. Cette espèce d’homogénéisation leur laisse peu de place et cela vaut pour les Roms, comme pour tous les utopistes, tous ceux qui ne veulent pas vivre selon les règles de ce système en crise.

Je n’ai pas voulu voir les Roms à partir de leur pauvreté ou de leur détresse, mais à partir de leurs ressources, de leurs capacités à offrir un autre type d’être ensemble.

"Djelem, Djelem. Les Roms, entre stigmatisation et résistance", de Véronique Bergen. Coll. Liberté j’écris ton nom, Éd. du Centre d’Action Laïque, 96 pages, 10 €

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