interview

Olivier Tesquet: "Je redoute à l'avenir un phénomène de tri des individus"

"L'économie de la distanciation sociale offre un coup de pouce inespéré à un tas de technologies sécuritaires, estime le journaliste français Olivier Tesquet. ©saskia vanderstichele

Selon Olivier Tesquet, journaliste français spécialisé dans les questions numériques, "en période d’épidémie, c’est la nature du pouvoir qui se révèle". Il s'interroge notamment sur ce qu'il adviendra du secret médical suite à la banalisation du contact tracing et d'autres méthodes de surveillance sanitaire.

Journaliste spécialisé dans les questions numériques, Olivier Tesquet a publié en janvier "À la trace. Enquête sur les nouveaux territoires de la surveillance" (Premier parallèle). À l’occasion de la crise sanitaire actuelle, il revient sur les développements récents de la surveillance de masse, notamment la fameuse question du "tracing" et son atteinte potentielle au respect de la vie privée.

Nous avons déjà un peu de recul par rapport au "contact tracing" étant donné que de nombreux pays l’ont adopté depuis un certain temps. Quel bilan peut-on tirer? Est-ce que ça fonctionne?

En France, l’application StopCovid a été téléchargée par environ deux millions de personnes, c’est-à-dire moins de 2% de la population. En trois semaines d’utilisation, un quart des utilisateurs l’ont supprimée de leur téléphone, et seules 14 personnes ont reçu une alerte leur indiquant qu’elles étaient susceptibles d’avoir été en contact avec le virus.

Cette pénétration insuffisante, déjà observée sur des territoires théoriquement plus technophiles, Singapour par exemple, peut s’expliquer par une méfiance – justifiée – de la population: plusieurs développeurs ont alerté sur le périmètre de la collecte d’informations, qui s’étend bien au-delà des promesses officielles. Je remarque d’ailleurs que la Norvège a préféré abandonner Smittestop, son application maison, jugée trop intrusive par la société civile.

Les scientifiques estiment tout de même que le tracing est nécessaire pour éviter la propagation du virus...

Nous sommes dans une période un peu particulière où l’action politique est subordonnée à l’avis des scientifiques. Il y a une profusion d’avis, et les immunologues, les virologues, les infectiologues et les épidiémologistes enchaînent les recommandations. Or, il peut exister une tension entre le discours scientifique, le discours politique et la préservation d’un certain nombre de libertés.

Récemment, j’ai entendu un immunologue qui estimait que les gens ne pouvaient pas sortir de chez eux sans leur téléphone, qui devait par ailleurs être allumé en permanence! On ne demande pas aux scientifiques de penser à tous les enjeux éthiques du moment. C’est pourquoi il est important d’associer les sciences sociales aux réflexions afin de mesurer les effets potentiellement néfastes du contact tracing – et de la technologie – sur le tissu social. 

Comment faire le tri entre toutes les applications de "tracing"?

"En période d’épidémie, c’est la nature du pouvoir qui se révèle. C’est le moment où les normes sont susceptibles d’évoluer de façon spectaculaire."
Olivier Tesquet
Auteur et journaliste spécialisé dans les questions numériques

Plus que des solutions par pays, on voit s’affronter deux modèles, centralisé et décentralisé: le premier est celui choisi par la France et le Royaume-Uni, tandis que le second, développé à l’échelle européenne a les faveurs d’Apple et Google. Dans ce cas, l’autorité centrale ne peut pas accéder aux informations; celles-ci sont "émiettées" sur le téléphone des personnes.

Si l’on écoute les chercheurs, les deux architectures présentent des risques. Avec le modèle centralisé, on peut craindre que l’autorité centrale soit un peu trop curieuse et se serve de ces informations à d’autres fins. En ce qui concerne le modèle décentralisé, le risque est que tout un chacun devienne un auxiliaire de police et que l’on entre dans une ère de suspicion généralisée en retraçant le graphe social de ses voisins.

En outre, la pandémie est l’occasion d’une démonstration commerciale d’une ampleur inégalée. Toute une série d’entreprises, habituées à travailler avec les services de police et de renseignement, démarchent les pouvoirs publics et proposent leurs services en mettant en avant leur expérience dans la prédiction et le traitement des données. Puisqu’ils surveillent le risque terroriste, ils pourraient surveiller l’épidémie. Il en résulte une grande opacité qui empêche le citoyen de se faire une opinion éclairée des débats en cours.

La méthode du Bluetooth n’est-elle pas plus respectueuse des droits des citoyens?

Dès les premiers débats autour du contact tracing, le Bluetooth a été présenté comme l’option technique la plus respectueuse des libertés. C’est grâce à lui que les gouvernants peuvent affirmer qu’ils ne suivent pas des personnes, mais retracent des interactions sociales. Le Bluetooth n’est pas une balise GPS, mais il règne un grand flou autour de sa fiabilité dans un tel contexte: alors que les applications entendent mesurer le risque d’exposition au virus au mètre près sur une période donnée, les résultats peuvent varier en fonction de la position de votre téléphone dans votre poche ou de l’épaisseur des murs de votre appartement, susceptible de déclencher des faux positifs en donnant l’impression que vous êtes dans la même pièce qu’une personne infectée.

Comment expliquer nos réticences face à ce système alors que nous partageons pas mal de données déjà, notamment en ce qui concerne la santé?

C’est un argument qu’on entend beaucoup dans la bouche des pouvoirs publics: vous donnez déjà beaucoup d’informations à Facebook et à Google qui les utilisent à des fins commerciales, alors pourquoi refuser de les partager avec l’État dans le cadre d’une crise sanitaire d’ampleur mondiale? Le fait que nous alimentons de façon routinière les grands oligopoles numériques pose déjà un problème, mais cette crise incarne surtout un moment "normalisateur".

En période d’épidémie, comme l’écrivait déjà Michel Foucault lorsqu’il décrivait les effets des grandes épidémies de peste et de lèpre, c’est la nature du pouvoir qui se révèle. C’est le moment où les normes sont susceptibles d’évoluer de façon spectaculaire. Nous sommes à cet égard à un poste d’observation pour mesurer les dangers d’un régime de pouvoir de la surveillance. Hier le prisme était plutôt sécuritaire, aujourd’hui il est sanitaire, mais il y a beaucoup de similitudes entre les deux: la nature des acteurs, les technologies utilisées ainsi que les discours qui accompagnent le déploiement de ces technologies.

Que va-t-il advenir du secret médical dans une société dématérialisée où le futur proche sera sans contact? Cette norme, cruciale dans nos sociétés occidentales, sera-t-elle balayée par la pandémie? L’état de santé de mon voisin doit-il être divulgué? À qui? Nous allons émettre de plus en plus de traces numériques et produire par conséquent davantage de données. Ce qui signifie qu’il y aura beaucoup plus d’informations à traiter et potentiellement plus d’acteurs qui s’intéressent à la prédation commerciale de ces données. 

Pourquoi ne pas adopter une position plus pragmatique qu’idéologique et considérer que le "tracing" se réalise dans la cadre d’un projet sanitaire totalement inédit?

"Cette économie de la distanciation sociale offre un coup de pouce inespéré à un tas de technologies sécuritaires."
Olivier Tesquet
Auteur et journaliste spécialisé dans les questions numériques

Cette discussion doit être politique. La technologie est un fait politique et pas seulement une gamme d’outils à disposition. La technologie en elle-même est neutre, mais sa mise en œuvre ne l’est jamais. Si l’on écoute les pouvoirs publics, l’impératif sanitaire devrait l’emporter sur les querelles idéologiques. Or, c’est précisément dans ces périodes troublées qu’il faut questionner avec encore plus de vigueur les orientations des politiques publiques.

On pourrait assister, selon vous, à une forme de banalisation de la surveillance?

Cette crise a fait émerger peu de nouvelles problématiques liées à la surveillance. Toutes les dynamiques étaient déjà à l'oeuvre depuis un certain temps. Ce que le Covid a révélé en revanche, c’est un phénomène d’accélération sidérant. Les autorités britanniques songent, par exemple, à la création d’un passeport immunitaire fondé sur la reconnaissance faciale. Cette économie de la distanciation sociale offre un coup de pouce inespéré à un tas de technologies sécuritaires.

D’autre part, la délibération politique est quasiment suspendue en état d’urgence sanitaire. On adopte des mesures exceptionnelles contre un ennemi invisible, comme on l’avait fait précédemment contre le terrorisme dans le cadre de l’état d’urgence "originel". Lorsqu’on a mis en place tel ou tel dispositif, comment revenir en arrière? L’effet cliquet nous apprend que les dispositifs déployés dans des circonstances exceptionnelles finissent par s’inscrire dans le temps dès lors que l’exception devient la règle.

Ce qui m’inquiète aujourd’hui, c’est ce que décrit le philosophe italien Giorgio Agamben depuis des années: nous basculons dans un monde où l’état d’exception devient la règle. Plus qu’un rêve totalitaire dystopique peuplé de caméras et de drones hurleurs, je redoute à l’avenir un phénomène de tri des individus, comme on a pu le voir en Chine avec le "crédit social" et cette manière de noter les citoyens dans la moindre de leurs actions. Dans une société sans contact, on risque de suivre des logiques assez similaires.

L’action publique ne se décide plus qu’à travers des cartes de chaleur et des lits disponibles. Ce faisant, on oublie la chose politique. On gouverne, non pas à partir du réel, mais à travers l’interprétation de statistiques. En classant les citoyens, on se transforme en garants du mode de vie de son entourage. Ces dernières années, nous avons assisté à un retour puissant de la biométrie, c’est-à-dire du pouvoir de la technologie sur les corps. Quel meilleur moment d’expression du biopouvoir qu’une pandémie?

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