Robert Lustig: "Nos ancêtres savaient faire la différence entre plaisir et bonheur"

"La dopamine est l’élément moteur de tous ces aliments industriels, fast food et produits sucrés qui sont vendus à des fins purement mercantiles, et qui nuisent à la santé des individus et qui sont donc nuisibles à leur bonheur sur le long terme", explique l’endocrinologue. ©Avalon.red

Robert Lustig est un célèbre endocrinologue de l’Université de California, à San Francisco. Spécialiste de neuroendocrinologie et d’obésité infantile, il a jeté un pavé dans la mare avec son ouvrage "The hacking of the American mind", dans lequel il dénonce les procédés visant à rendre les consommateurs dépendants des systèmes de récompense mis en place par diverses industries, au-delà de l’alimentaire.

Dans une interview accordée à L’Echo, Robert Lustig explique en détail comment nos cerveaux ont été reconditionnés pour satisfaire des besoins économiques, au mépris du bien-être de chacun.

Dans "The hacking of the American mind", vous faites un parallèle entre les algorithmes et le sucre, en indiquant que les économies occidentales sont de plus en plus orientées vers la logique de récompense à court terme. Serions-nous tous en train de devenir des rats de laboratoire aux mains de la Silicon Valley?

C’est une façon de voir les choses… À la différence près que si nous étions des rats de laboratoire, cela signifierait qu’une expérimentation est en cours. Or, l’expérimentation est déjà terminée. L’industrie alimentaire, celle du divertissement, celle de la politique, savent déjà comment pirater notre système limbique (le cerveau émotionnel) pour leurs propres intérêts. Nous ne pouvons pas régler ce problème puisque nous n’avons même pas conscience que nous sommes manipulés. Nous considérons cette manipulation comme le résultat d’une nouvelle culture qui s’impose à tous, faisant partie d’une logique économique qui ne doit pas être contrariée.

Savons-nous encore faire la différence entre plaisir et bonheur?

De nombreuses étapes ont mené à la situation actuelle. Il fut un temps où nos ancêtres savaient faire la différence entre plaisir et bonheur. Aristote avait employé le terme "Eudemonia", qui signifie une forme de contentement profond n’impliquant rien de plus que ce qui est ici, présentement. La notion de récompense peut faire partie de cet état de contentement inconditionnel, mais elle représente tout de même un phénomène différent, que nos ancêtres savaient mieux distinguer. Cette notion a été la source d’une défiance initiée à la fin du XVIIIe siècle par Jeremy Bentham, un philosophe qui a été l’un des fondateurs de l’University College London. Son credo a été de chercher à quantifier le bonheur, ce qui a mené à la doctrine de l’utilitarisme. Bentham a été le premier à théoriser l’idée que le plaisir et le bonheur signifiaient la même chose.

Au-delà, le système actuel a-t-il davantage intérêt à entretenir nos plaisirs plutôt qu’à nous faire atteindre un bonheur durable?

"La dopamine est aussi l’élément moteur de tous ces aliments industriels, fast food et produits sucrés qui sont vendus à des fins purement mercantiles, qui nuisent à la santé des individus et qui sont donc nuisibles à leur bonheur sur le long terme."
Robert Lustig

Les marchés boursiers ont prospéré avec cette notion selon laquelle le bonheur des gens était directement corrélé au cours des actions. Cela jusqu’à la crise de 1929, justement provoquée par l’effondrement des actions. Aux Etats-Unis, Simon Kuznets a ensuite contribué à créer un instrument de mesure de la richesse nationale, le produit intérieur brut, pour surveiller au plus près la sortie de crise économique des Etats-Unis. Il a insisté sur le fait que ce n’était pas une mesure du bien-être social, mais simplement un moyen de trouver des repères au cœur d’une économie défaillante. Mais il n’a pas été écouté et le PIB est devenu l’équivalent du bonheur national.

Cette croyance dans les pouvoirs du "toujours plus" s’est notamment exprimée à travers notre alimentation, comme vous l’avez écrit dans divers ouvrages…

L’un des facteurs qui modifient le plus les niveaux de dopamine et de sérotonine et leur rôle dans le plaisir et le bonheur, c’est en effet l’alimentation. Qui a évolué dans des proportions spectaculaires depuis quelques décennies, en conséquence des nouveaux outils économiques mis au service de la consommation, mais aussi de la consommation mise au service de ces outils économiques. La dopamine, et quelques substances comme le sucre ou les acides aminés, ont aujourd’hui un rôle primordial, et souvent négatif, dans la consommation alimentaire.

En quoi cette sur-sollicitation de nos circuits de dopamine nuit-elle à notre bonheur?

"Le problème, c’est que la plupart des gens qui sont dépressifs ne savent pas vraiment ce qu’est une dépression."
Robert Lustig

Nous entrons ici dans le champ de la neuroscience, avec toute sa part de faits établis et de mystères. La dopamine est un neurotransmetteur qui excite les neurones, mais qui tue aussi rapidement les cellules neuronales. Le flux chronique de dopamine vers les mêmes neurones est un processus destructeur. En réaction, les récepteurs des neurones ont un plan B, un processus d’autodéfense: ils savent qu’un trop-plein de dopamine va tuer des cellules neuronales, ils se régulent donc. Le problème, c’est qu’un niveau égal de satisfaction est exigé par la mémoire. Il faut donc plus de dopamine pour pouvoir entrer dans un nombre de récepteurs qui s’est réduit, afin de garder le même niveau de plaisir, lié au souvenir des précédents épisodes. Les doses doivent donc augmenter, qu’il s’agisse de sucre, ou d’autres produits ou habitudes, ce qui provoque une addiction…

Peut-on réellement accéder au bonheur sans plaisirs intenses, comme l’alcool, le sexe, les jeux vidéos, le sport, la musique, le sucre, ou tout autre expédient, autrement dit sans excitation régulière des circuits de dopamine?

Que l’on soit bien d’accord: la dopamine est nécessaire à la survie des espèces. Elle est l’élément qui vous fait vous lever le matin, qui vous motive à aller travailler. Mais la dopamine est aussi l’élément moteur de tous ces aliments industriels, fast food et produits sucrés qui sont vendus à des fins purement mercantiles, qui nuisent à la santé des individus et qui sont donc nuisibles à leur bonheur sur le long terme. La grande oubliée de ces questions relatives au plaisir et au bonheur, c’est la sérotonine. À la différence de la dopamine, elle n’excite pas les neurones, mais les met au repos. Les récepteurs n’ont pas besoin de réguler les flux de sérotonine, qui ne tuent pas les cellules neuronales. Une overdose de bonheur, ou de bien-être, véhiculé par la sérotonine, est donc possible. Le seul problème ici est le moment où la dopamine intervient, et régule la sérotonine. Plus vous chercher à reproduire un bonheur passé, plus les niveaux de dopamine sont élevés. Et plus vous cherchez ce plaisir perdu, plus vous devenez malheureux, à plus forte raison si des éléments comme le stress physique ou émotionnel, un traumatisme d’enfance, une fatigue générale, inhibent les récepteurs de sérotonine.

L’industrie pharmaceutique semble elle-même profiter du "marché" de la sérotonine. Ses antidépresseurs à base de SSRI (inhibiteurs de recapture de sérotonine) sont administrés à tout-va, et semblent nier le caractère naturel, et peut-être même formateur, d’une dépression…

L’industrie alimentaire, celle du divertissement, celle de la politique, savent déjà comment pirater notre système limbique (le cerveau émotionnel) pour leurs propres intérêts.
Robert Lustig

Je ne classerais pas l’industrie pharmaceutique au même niveau que l’industrie alimentaire. Les fabricants de SSRI sélectionnent en fait des processus cérébraux permettant d’augmenter les niveaux de sérotonine, ce qui permet aux patients de se sentir mieux, même s’ils n’avaient aucun trouble dépressif. Le problème, c’est que la plupart des gens qui sont dépressifs ne savent pas vraiment ce qu’est une dépression. On constate ici, en Californie, que la légalisation de la marijuana a entraîné une baisse des prescriptions d’antidépresseurs. Mais ça ne veut pas dire que c’est plus efficace pour traiter des symptômes dépressifs, c’est surtout que les gens veulent avoir le contrôle sur leur médication. Des dépressions peuvent aussi être camouflées et aggravées par une fuite dans les "hits" de dopamine, que ce soit par la boulimie, les jeux vidéos, les drogues, les jeux de hasard, les conduites à risque, et par toutes ces échappatoires que la société nous propose et qui nous aveuglent.

Au bout du compte, ce distinguo entre dopamine et sérotonine, entre plaisir et bonheur, entre consommation et contemplation, ne revient-il pas regretter l’absence de spiritualité, dans un monde où plus rien n’est laissé au hasard, pas même l’intimité?

On peut en effet reconnaître qu’avoir la sensation de faire partie d’un ensemble plus grand que son simple corps, que son simple ego, participe d’un bien-être relevant de la sérotonine, plus que de la dopamine. Le simple fait d’interagir avec des gens partageant cette même vision collective, dans une église, une synagogue ou une mosquée, active les neurones miroirs et amène chacun à imiter les expressions des autres. La dopamine frappe lorsque le pasteur, le rabbin ou l’imam répètent des thèses religieuses auxquelles les sujets s’attendent plus ou moins, sous des formes différentes. Ces discours deviennent alors une forme de récompense, à plus forte raison si elle suscite des émotions fortes. Un neuroscientifique de l’Université de Californie, à Los Angeles (UCLA), Sam Harris, à fait une expérience conjointe avec quinze croyants pieux et quinze athées. Il leur a lu des messages tout en scannant l’activité de leur cerveau par imagerie à résonance magnétique. Dans les deux cas, lors qu’il lisait des messages allant dans le sens de leurs croyances ou idées, les niveaux de dopamine augmentaient fortement. Lorsqu’il lisait des messages qu’aucun des groupes ne validait, le niveau de dopamine ne bougeait pas. Comme la dopamine, la religion est à double tranchant.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content