Des idées claires et distinctes. La chronique de Luc de Brabandere.

Parmi les très nombreuses façons que nous avons de penser, l’analogie occupe une place importante. Pour vous en convaincre, essayez simplement de parler quelques minutes sans faire la moindre comparaison, et vous verrez vite que c’est quasi impossible ! Parfois même chaque mot d’une phrase renvoie à un autre monde. Celui qui  «s’évade en surfant sur la toile » rassemble ainsi d’un coup une prison, une planche à voile et une araignée…

Luc de Brabandere.

Précisons pour commencer que dans l’ensemble des comparaisons, l’analogie a une forme particulière. Car si une comparaison relie utilement deux termes ( A est comme B ), le raisonnement analogique par contre implique quatre termes ( A est à B comme C est à D ). Ce qui est comparé dans une analogie, ce sont des rapports, des proportions, des relations.  

Aristote utilisait déjà les analogies pour expliquer sa pensée. Il croit à la puissance créatrice de cette forme de raisonnement quand il dit par exemple que la vieillesse est à la vie ce que le soir est au jour, ou encore de manière plus sophistiquée : “ De même que les yeux des chauves-souris sont éblouis par la lumière du jour, ainsi l'intelligence de notre âme est éblouie par les choses les plus évidentes. ”

Logique ou analogique 

Mais, fidèle à lui-même, une question devait quand même tourmenter le grand philosophe : dans quelle mesure ce raisonnement analogique est-il valide ? Aristote avait dépensé une énergie énorme pour établir la science des syllogismes, et il devait se demander comment concilier tout cela.

"L’analogie permet d’aller vers l’inconnu en se référant à du connu. Elle est la source principale des nouvelles idées, mais elle ne permet pas d’établir si celles-ci sont bonnes."
Luc de Brabandere
Philosophe d’entreprise et fondateur de l’agence CartoonBase

C'est le propre des grands génies d'aller au-delà de leurs propres théories. Comme la logique a pour but d'établir avec certitude si un raisonnement est correct, l'enthousiasme aristotélicien pour l'analogique est tout à son honneur. Il avait l'intuition que cette autre forme de pensée, qui certes ne prouve et ne démontre rien, était néanmoins aussi intéressante que la première, à condition de clarifier ses forces et ses faiblesses.

De manière simplifiée disons que l’analogie permet d’aller vers l’inconnu en se référant à du connu. Elle est la source principale des nouvelles idées, mais elle ne permet pas d’établir si celles-ci sont bonnes.

L'histoire de la physique l’illustre très bien ce rôle à la fois fécond et risqué. La première tentative de modélisation de l'atome élaborée par Ernest Rutherford et Niels Bohr résulte ainsi d'un raisonnement analogique qui s'est révélé utile : l'électron tourne autour du noyau comme les planètes tournent autour du Soleil.

Sigmund Freud expliquait également l'importance des lapsus par une analogie. Les petits accidents de langage sont les seuls indices qui nous sont donnés pour comprendre les mystères de l'inconscient, tout comme les volcans sont les seuls éléments accessibles au géologue pour essayer de comprendre de quoi est fait l'intérieur de la Terre.

Impasses redoutables

Mais le succès n'est – par définition – pas toujours au rendez-vous. Au Moyen Âge, les noix étaient utilisées pour traiter certains troubles cérébraux, la simple ressemblance entre le fruit et le cerveau semblant justifier cette pratique. De même, la couleur rouge de la betterave expliquait son emploi contre certaines maladies de sang. Et certains croyaient que se nourrir de gazelles pouvait sembler être la meilleure manière d'améliorer sa pointe de vitesse.

"Galilée savait que la Lune tournait de la Terre. Un jour il regarde vers Jupiter avec un télescope et voit que cette planète-là a des satellites. Il les baptise « lunes » par analogie."
Luc de Brabandere
Philosophe d’entreprise et fondateur de l’agence CartoonBase

Le raisonnement par analogie a même parfois conduit les scientifiques dans des impasses redoutables. Depuis le xixe siècle, on sait que la présence d'un milieu vibratoire est indispensable à la propagation des sons. C’est parce qu’il y a de l’air pour véhiculer les ondes sonores que je peux entendre la personne en face de moi.  Ce qui explique que, pendant des dizaines d'années, de très nombreuses expériences ont voulu prouver – en vain – l'existence d'un “ éther ”, un milieu vibratoire d'un autre type capable de véhiculer les signaux lumineux. Mais on sait aujourd’hui que l’éther n’existe pas.

La pensée analogique n’est en effet pas rigoureuse, elle est subjective et inductive, elle ne peut jamais servir à justifier une déduction. Son usage peut néanmoins laisser des traces dans le langage. Les chercheurs qui les premiers ont décrit l’électricité comme un « courant » ont sans conteste influencé la forme de cette science en devenir…

Galilée savait que la Lune tournait de la Terre. Un jour il regarde vers Jupiter avec un télescope et voit que cette planète-là a des satellites. Il les baptise « lunes » par analogie, et voilà que notre Lune avec un grand L perd son statut de nom propre pour devenir un nom commun...

Même si les analogies ont fait progresser la science, il n’y a pas de science de l’analogie. N’en déplaise à Voltaire qui se trompait en disant: "L’univers m’embarrasse et je ne puis songer que cette horloge existe, et n’ait pas d’horloger".
Ou encore à Lacan qui affirmait avoir trouvé des explications topologiques à la névrose !

Comparaison n’est pas raison

Les analogies peuvent donc induire en erreur. Les professeurs de français savent que «vous disez» est une faute grammaticale commise par analogie avec «vous lisez». Et les professeurs de mathématiques expliquent certaines difficultés rencontrées par les enfants lors d’une simple division.

"Toute analogie est périlleuse, mais bien comprise, elle en devient un puissant véhicule de créativité."
Luc de Brabandere
Philosophe d’entreprise et fondateur de l’agence CartoonBase

Consciemment ou non, en effet, diviser et partager semblent proches. 100 € à diviser entre 4 enfants font 25 € dans la poche de chacun, et ce calcul pose rarement problème. En revanche, si l’énoncé du problème est : “ Combien puis-je acheter de chocolats à 0,5 € pièce avec 4 € ? ”, le taux d'échec est plus grand, parce que 8 est supérieur à 4, parce qu'on est face à une division qui “ rend plus grand ”, ce qui est incompatible avec l'analogie que l'on se fait avec le partage où, forcément, la quantité est plus petite en fin d'opération qu'au début.

Toute analogie est périlleuse, mais bien comprise, elle en devient un puissant véhicule de créativité. Il n’y a pas de « bonne réponse » à la question: « Quel est le Paris des Etats-Unis ? ». New York, Boston, Las Vegas, Washington, beaucoup de villes peuvent prétendre être le quatrième terme de cette analogie. Et si je vous demande de compléter la phrase « Roubaix est à Paris ce que… ?... est à Milan », sans doute irez-vous chercher une petite ville au riche passé industriel, pas trop éloignée de Milan, comme Ivrea, le siège historique d’Olivetti. Mais un passionné de courses cyclistes répondra tout de suite… Sanremo !  

Bref, celui qui clame: « Comparaison n’est pas raison »… a donc raison et, comme le disait le poète, "s'il faut mourir, mourons ! S'il faut périr, pérons !"

Luc de Brabandere
Philosophe d’entreprise et fondateur de l’agence CartoonBase

Les chroniques « Des idées claires et distinctes » parues dans l’Echo depuis 2017 sont disponibles sur le site www.lucdebrabandere.com

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