interview

Antonio Nardone: "Voilà, c'est ma manière de dire au politique: l'art, c'est essentiel"

Antonio Nardone dans sa galerie d'Ixelles, devant une œuvre de Kevin Douillez. ©Antonin Weber / Hans Lucas

Antonio Nardone est galeriste à Ixelles et La Louvière et curateur d'expositions. Avant le dernier confinement, il a décidé de changer les statuts de sa société pour la transformer en épicerie, pour pouvoir continuer à vendre ses tableaux.

Le galeriste Antonio Nardone n'est pas juste "en forme", non, il affiche une forme "o-lym-pique". Tout sourire, joyeux, il vibrionne entre ses tableaux, sautille du "tu" au "vous" en faisant frétiller sa moustache avant d'atterrir dans un fauteuil, le nez sur un café dont il vient de moudre le grain. Il est 18h et l'homme attaque son 22e café de la journée. Encore quelques-uns, avant le dernier: "En général, très serré, à minuit, avant de me coucher". Derrière lui, des grands formats d'un jeune peintre – Kevin Douillez – mais aussi des étalages de spaghetti, de penne, de pesto, de café et de sauce tomate. Car oui, depuis le dernier confinement, Antonio Nardone a installé une épicerie italienne au milieu de ses œuvres d'art.

Et passons à table directement – non, ce n'est pas une installation d'un artiste conceptuel, le genre compliqué avec quatre pages d'explications en allemand. Non, c'est la seule entourloupe qu'a trouvée Antonio Nardone pour rendre sa galerie aussi accessible qu'un supermarché "puisqu'il n'y a que la bouffe, les magasins de papier WC et les pharmacies qui sont essentiels, je me suis adapté. Je n'allais pas sortir dans la rue avec une pancarte 'le gouvernement = tous des cons', même si je le pense très fort", explique-t-il, avant de nous dérouler toute l'histoire.

"Avec des jeunes artistes, il arrive que mes clients fassent du x 3 ou x 4 dans les cinq ans, là où avec un Magritte, avec un peu de chance, tu fais du 2% – et encore, en dix ans –, alors autant investir dans l'immobilier."

C'est en sentant arriver le dernier confinement que le galeriste a décidé de changer les statuts de sa société pour la transformer en épicerie, avant d'activer son code Nace le jour des nouvelles mesures. Son idée étant de continuer à vendre des tableaux, certes, mais en plus de vendre des petites choses pour récolter de l'argent en vue d'acheter du matériel à ses artistes. À Noël, c'était des cartes de vœux à colorier pour 10 euros; aujourd'hui, ce sont des sacs peinturlurés par ses poulains dans lesquels il glisse six des fameux produits italiens et le tout, pour 90 euros.

Des amateurs plus prudents

"Voilà, c'est ma manière de dire au politique: l'art, c'est essentiel." Une jolie déclaration, même si l'homme explique qu'avec son initiative, il perdait tout droit passerelle. Pas grave, il se dit déjà très honoré d'y avoir eu droit lors du premier confinement, un "privilège" et une "très belle initiative du gouvernement". Tellement belle d'ailleurs, que Nardone suggère qu'on mette en place un système similaire pour tous les élus quand les gouvernements tombent ainsi que pour toutes les périodes pré et post-élections et ce, jusqu'à l'installation des nouveaux gouvernements. "Avec ça, je peux te dire qu'on n'attendrait plus jamais 500 jours pour en avoir un."

"Sinon, les affaires, ça va?" Pas évident, même s'il explique que la dernière expo cartonne. La différence d'avant le confinement, en dehors des mois de fermeture forcée, c'est surtout l'arrêt des achats "coups de cœur". Les amateurs sont prudents, ils attendent la reprise et parmi ceux qui osent quand même, ils se bornent à une œuvre là où avant ils en acquéraient trois en une fois. L'avantage du premier marché avec de jeunes artistes émergents dont Nardone a fait sa spécialité, c'est que les rendements sont nettement supérieurs. "Avec des jeunes artistes, il arrive que mes clients fassent du x 3 ou x 4 dans les cinq ans, là où avec un Magritte, avec un peu de chance, tu fais du 2% – et encore, en dix ans –, alors autant investir dans l'immobilier."

Non, franchement, même si l'année est un peu foutue, notre homme ne se plaint pas et explique être heureux de travailler. Dans le milieu des galeries en général, il explique ne pas s'attendre à des grands drames ou des fermetures car ce sont des métiers "de riches" par nature, "des gens qui ont les moyens et qui se font plaisir; par définition, ceux qui ouvrent des galeries ont déjà les moyens de tenir, même s'il y a des exceptions, comme moi". Ce qu'il y a de bien avec Antonio Nardone, c'est qu'il suffit de le regarder pour qu'il se mette à parler, il pose les questions et fait les réponses, en un mot ce n'est pas une interview, c'est une conférence. De temps en temps, il lâche "Quand je parle trop, il faut me le dire, hein!"

Une "culture à deux vitesses"

Après le politique, le milieu des galeries, c'est tout naturellement qu'il enchaîne sur ses artistes et là, c'est vraiment très dur même si, ici encore, chacun gère à sa façon. Il en a qui n'arrêtent pas de produire, d'autres qui sont au bout du rouleau et ne touchent pas leur pinceau. Du coup, Antonio leur a dit "On part à Venise". Entendez, une grosse exposition collective fin juin, 16 jeunes artistes exposés à la Chiesetta della Misericordia, avec de grands noms aussi comme Alechinsky, Anish Kapoor et Berlinde De Bruyckere. Histoire de donner des perspectives à ses petites ouailles et surtout, de leur permettre de vendre donc de vivre. "Parce que s'il fallait compter sur les subventions…"

"Sur le budget culture, il faut savoir que 2% seulement vont aux arts plastiques et évidemment, là-dedans, tu trouves les musées. Autant dire qu'il ne reste rien pour les autres."

Même pas besoin de lui demander d'explications, Antonio a déjà grimpé sur son cheval de bataille, il a dégainé l'épée et c'est la lame au vent et la visière relevée qu'il démarre la charge sur la "culture à deux vitesses" où coexistent deux tribus, "les subventionnées et les autres". "Sur le budget culture, il faut savoir que 2% seulement vont aux arts plastiques et évidemment, là-dedans, tu trouves les musées. Autant dire qu'il ne reste rien pour les autres. Pire encore, depuis la crise, ces derniers ont tous gardé leur salaire, ils ont simplement fermé leurs portes en attendant que ça passe. Et quand je vois ceux du secteur culturel en général qui pleurent à la télé pour avoir de l'argent, je trouve ça un peu fort car ils vivent déjà toute l'année sur l'argent public." Des subventions et à l'entendre, on finance n'importe quoi: "Un robinet vissé au plafond et qu'on a peint en doré, ça pour eux, c'est de l'art. Je regrette mais on ne confond pas le Brico avec le Louvre". 

L'Apéro ne touche pas à sa fin, mais nous n'avons pas assez de place pour détailler toutes les batailles d'Antonio Nardone. En résumé, ce n'était pas un apéro, ni une conférence mais une véritable performance!

Les 5 dates clés du galeriste Antonio Nardone

1983: Je m'inscris à l'ACA pour devenir peintre. Je sors de mon milieu où on ne connaissait pas grand-chose et je me retrouve dans un autre monde. Je me suis dit "Wow, je ne bouge plus". En parallèle, je fais histoire de l'art à l'ULB.

1988: Je trouve une bourse pour passer un an à Pékin. Sur place, j'apprends la venue d'Alechinsky. Je me pointe à son hôtel et je lui propose d'être son chauffeur. Comme quoi, quand tu es malin, tu peux côtoyer les grands.

1993: Objecteur de conscience, je passe 23 mois au Cinquantenaire. Je monte ma première expo, "Lotus d'or – peinture érotique chinoise", qui cartonne. Ensuite, j'enchaîne sur une autre à la Porte de Hal et je deviens producteur d'expositions.

2008: J'ouvre ma galerie car personne ne voulait prendre de jeunes artistes dans mes expos. J'avais vendu la soirée d'ouverture à Fortis en VIP, or, ce jour-là, la banque avait déjà dévissé de 20% – c'était le 1er jour de la crise financière. Je ne vous dis pas l'ambiance.

2013: Je pars avec mon expo "Wunderkammer" à Venise, je l'installe dans un palazzo et j'y vis pendant six mois. J'apprends à vivre "il tempo veneziano", un autre espace-temps, et j'y puise un formidable ressourcement.

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