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interview

"C’est très à la mode d’être antiraciste. Mais c’est de l’hypocrisie..."

©doc

Gérard Prunier est historien et spécialiste de l’Afrique, cette "gigantesque broussaille où des milliers de vies se perdent sans qu’on sache trop ni comment ni pourquoi". Il signe un essai percutant * dans lequel il dénonce l’indifférence des médias à l’égard de l’Afrique, de ses conflits et de ses morts.

Plusieurs raisons expliquent notre indifférence à l’égard de l’Afrique. Parmi celles que vous avancez: notre analphabétisme culturel…

J’ai épousé une Africaine, mes enfants sont noirs et ont grandi en Éthiopie. Un jour, quelqu’un à l’école a demandé à ma fille qui était le Président de l’Afrique. Il pensait que l’Afrique c’était un peu comme l’Amérique, un ensemble d’États fédérés. 

Il y avait plus d’unité entre les Africains quand l’Afrique était colonisée, car ils avaient un ennemi commun.
Gérard Prunier
Historien et spécialiste de l’Afrique

Pour avoir vécu un demi-siècle sur ce continent, je peux affirmer que la Tanzanie, l’Ouganda, l’Éthiopie et le Soudan n’ont rien en commun. C’est inimaginable à quel point! C’est un fait: les pays européens ont plus en commun les uns avec les autres que les pays africains entre eux. À Addis-Abeba, où se situe le siège de l’Union africaine, j’ai été frappé par l’incroyable provincialisme des personnes censées représenter l’Afrique. 

L’identité africaine n’existe pas?

Il y avait plus d’unité entre les Africains quand l’Afrique était colonisée, car ils avaient un ennemi commun. C’est la raison pour laquelle j’affirme que pour comprendre l’Afrique, il faut commencer par dire qu’elle n’existe pas, sauf si on prend le biais du sous-développement économique, mais ça, ça vaut aussi pour une partie de l’Asie.

Les médias européens, selon vous, ne se sont intéressés au génocide rwandais que parce que ce conflit faisait écho à notre propre histoire, alors que d’autres guerres moins lisibles ont été passées sous silence…

J’étais l’un des très rares blancs à me trouver dans la guérilla du FPR pendant la guerre. Comme l’Afrique est invisible dans les médias, personne n’en parlait. Jusqu’à ce qu’on utilise le terme de «nazisme tropical» et ensuite de génocide. À partir de ce moment-là, toutes les ONG sont arrivées sur place. Plus tard, lorsque la guerre a éclaté au Sud-Soudan, le Darfour a atterri dans la presse, mais pas sur nos écrans de télévision. Pourquoi? Parce qu’il n’y avait rien dans ce conflit qui puisse nous rappeler notre propre histoire. Alors qu’il a quand même fait 450.000 morts.

Après avoir gagné leur indépendance, ces pays ont cessé de nous intéresser?

Les Africains sont aujourd’hui démonétisés. Après la Conférence de Berlin (1885), tout le monde s’est précipité sur les mêmes morceaux, même Bismarck qui était contre, mais qui a été forcé par la Deutsche Kolonialverein. En cinq ans, on a dépecé tout le continent.

L’humanitaire est la forme bien-pensante de l’impérialisme.
Gérard Prunier
Historien et spécialiste de l’Afrique

En réalité, ce que les États européens se sont partagé ce n’était pas seulement l’Afrique elle-même, mais surtout une certaine image de l’Afrique. Or, comme on le sait, le mythe est beaucoup plus fort que le fait historique. Et l’Afrique est une terre de mythe…

Les ONG fournissent un important travail sur le terrain. Pourtant, vous dénoncez l’" humanitaire sexy ". Une autre forme d’impérialisme ?

L’humanitaire est la forme bien-pensante de l’impérialisme. Les ONG renvoient une image de «tout le monde est beau, tout le monde est gentil» en nous présentant une sympathique infirmière blonde donnant à manger à des petits négrillons mourant de faim. Je ne parle pas de MSF dont j’ai pu voir le travail dans les zones de combats. Mais quand on voit que pendant la débandade au Rwanda, 300 ONG étaient présentes alors que trois mois auparavant, elles savaient à peine que ce pays existe…

C’est le côté sexy de la crise. C’est comme un défilé de mode: si vous n’y êtes pas, vous n’êtes pas dans le coup. Et en 1994, il fallait être au Rwanda. Mais aujourd’hui, l’humanitarisme n’est plus vraiment sexy. On est dans une dimension où l’humanitaire est culturellement usé. Et puis avec le covid, nous souffrons. La pandémie a fait de nous des martyrs. On n’a même plus besoin de se déplacer.

Au début de la crise du covid, on craignait que le virus se propage dans toute l’Afrique, comme pour Ebola. Alors que le continent semble relativement épargné…

Le directeur de l’OMS, l’Éthiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus, est un bureaucrate, mais de très bonne qualité. Et il a dit quelque chose que peu de personnes ont relevé : si on regarde les chiffres pour l’Afrique (NDLR: 600 décès par jour), cela ne représenterait qu’un à deux pourcents de la réalité. Pourquoi ? Parce que les gens y meurent aujourd’hui sans que cela se remarque et que les plus riches vont se faire soigner ailleurs.

Avec les moyens de communication dont on dispose, pourquoi n’est-on pas mieux informés de ce qui s’y passe ?

De manière générale, ça reste difficile d’informer sur l’Afrique. Depuis le 4 novembre, il y a des massacres dans le Tigré. L’information n’est pas été vérifiée par un seul journaliste sur place alors que deux de mes amis éthiopiens ont été tués. Le Tigré est à bout de souffle.

À l’heure actuelle, Boko Haram est en train de déstabiliser l’ensemble du Nigeria.
Gérard Prunier
Historien et spécialiste de l’Afrique

Or, si vous demandez à une personne qui vit à Bruxelles combien de soldats servent dans l’armée éthiopienne, on va sans doute vous répondre quelque chose comme 50 000. Alors qu’il s’agit de millions d’hommes, des milices qu’on n’arrive pas à nourrir.

La situation en Afghanistan et la menace que représente toujours Daesh préoccupent l’Europe, beaucoup plus que la montée du terrorisme en Afrique…

Oui, alors que la situation est épouvantable. À l’heure actuelle, Boko Haram est en train de déstabiliser l’ensemble du Nigeria. Au départ, le mouvement terroriste ne détenait même pas 10% du territoire. Puis ça a gangréné toute une partie du pays qui s’enfonce aujourd’hui dans une situation catastrophique. Pour faire face au terrorisme, le Nigeria a conclu un accord militaire avec la Russie, notamment pour l’emploi de mercenaires. Mais rien n’est gratuit et Poutine présente toujours l’addition.

Les noirs, ce n’est pas la violence qui les pousse à quitter leur pays, c’est la pauvreté.
Gérard Prunier
Historien et spécialiste de l’Afrique

Chaque semaine, des migrants se noient en mer. Combien ? On ne sait pas exactement. Ces cadavres-là aussi sont invisibles ?

Au départ, on avait affaire à une crise migratoire classique. Les réfugiés venaient de Syrie et du Moyen-Orient. La majorité des migrants n’étaient pas des noirs. Ils se sont retrouvés dans les Balkans et Viktor Orban qui a commencé à dire «moi je ne veux pas de ces bougnoules». Aujourd’hui, l’image du migrant est différente et c’est en train de dégénérer. Les noirs, ce n’est pas la violence qui les pousse à quitter leur pays, c’est la pauvreté. Ceux qui viennent en Europe, ce ne sont pas les plus pauvres, ce sont ceux qui appartiennent à la toute petite bourgeoisie. Le cliché des migrants issus de l’Afrique, qui était erroné au début de la crise migratoire, est en train de devenir réalité.

Pourquoi leur détresse ne nous touche pas ?

Le racisme! Parce que ces gens-là sont des nègres.

Pour des millions de gens, ils sont restés des singes.
Gérard Prunier
Historien et spécialiste de l’Afrique

Sauf s’il s’agit de noirs qui peuvent nous divertir…

C’est ce que je développe en effet. Les athlètes, les sportifs comme Mbappé, certains artistes et musiciens sont dans un univers doublement extérieur. Ils font partie de la diaspora, car ils ne sont pas chez eux mais, en même temps, si vous comparez un joueur de foot noir et un ouvrier noir qui travaille sur un chantier de construction, ce n’est pas du tout la même réalité.

Même les stars noires font l’objet d’insultes racistes…

Pour des millions de gens, ils sont restés des singes. C’est pour cela que l’on peut observer chez certains artistes noirs une surréaction brutale et un certain discours antiraciste sommaire.  Cette tendance est largement explicable par des motifs psychologiques. S’entendre adresser des phrases d’un racisme violent alors que l’on est «tout en haut de l’affiche», c’est être plongé dans un abyme schizophrénique.

C’est très à la mode d’être antiraciste. Mais cette tendance est basée sur la culpabilité plus que sur un vécu réel. C’est de l’hypocrisie...
Gérard Prunier
Historien et spécialiste de l’Afrique

Vous utilisez le mot nègre. Ne faut-il pas le bannir?

J’ai un jour donné une conférence au MIT aux États-Unis. Dans mon développement, j’ai employé le mot nègre pour expliquer le racisme arabe au Soudan. On m’a dit que je ne pouvais plus dire cela. Pourtant, les quelques noirs américains qui étaient présents ont estimé que c’était normal d’employer le mot nègre dans ce contexte. Ils savaient  très bien ce qu’était le racisme et pour eux, ça n’en était pas. C’est très à la mode d’être antiraciste. Mais cette tendance est basée sur la culpabilité plus que sur un vécu réel. C’est de l’hypocrisie...

*"Cadavres noirs", Gérard Prunier, Ed. Gallimard, 48 p., 3,90 €.

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