carte blanche

Cette faillite de l’intégration qu’il faudrait affronter

Chercheur FNRS au CEDEM (ULiège) - ancien Sénateur PS

Ce samedi dans une interview à L’Écho, le président du MR, Georges-Louis Bouchez annonce que le MR aurait " décidé de ne plus se taire " sur l’immigration et nous invite à l’urgence en vue d’affronter la faillite de l’intégration des immigrés en Belgique ". Le cœur de ma réaction ne concerne qu’indirectement ces deux points, mais comment ne pas les relever tant ils se voient comme un nez au milieu du visage?

Même avec la meilleure volonté du monde, on serait bien en peine d’identifier quand, au cours des 30 dernières années, le MR, et avant lui le PRL, a bien pu être muet sur ces questions. Cela fait plusieurs décennies que son identité se construit sur le rejet du travail effectué par la gauche dans les quartiers multiculturels des grandes villes.

Par ailleurs, cette déclaration arrive quelques jours à peine après la publication d’un important rapport de la Banque Nationale de Belgique (BNB) qui fait la démonstration que les immigrés contribuent positivement à la croissance du PNB et aux finances publiques. On ne peut donc que s’étonner du retour de cette vieille rhétorique qui consiste à culpabiliser les immigrés en leur faisant porter la responsabilité des discriminations et des difficultés qu’ils subissent.

Accents inhabituels

Non, il n’est pas permis de parler de manière généralisée et indistincte de faillite de l’intégration dont les immigrés seraient responsables. Il est en revanche permis de constater, avec la BNB, que la mobilisation des pouvoirs publics est très largement insuffisante pour faire en sorte que l’immigration soit encore plus favorable à la création de richesse et de bien-être dans ce pays. Les constats de carences du gouvernement fédéral précédent, qui associait notamment le MR et la NVA, dans le dossier de la lutte contre le racisme et les discriminations en sont une illustration.

Georges-Louis Bouchez. ©jonas lampens

Ceci étant dit, il y a dans le propos de M. Bouchez des ouvertures qui constituent des accents plutôt inhabituels dans le discours du MR et qui méritent d’être soulignés, voire salués. « Pour une partie de la société aujourd’hui, l’égalité des chances n’est pas une réalité », souligne-t-il. Cette reconnaissance des discriminations et la volonté de les combattre sont une bonne chose. Mais les réponses politiques dans ce dossier sont trop souvent tardives, réactives et insuffisantes. Il nous faut aller bien plus loin encore que la seule lutte contre les pratiques discriminatoires d’une fraction de nos employeurs, propriétaires de biens locatifs, etc. !

"Il faut rompre avec les faussaires du débat qui depuis des décennies entretiennent des inexactitudes sur ce que la diversité apporte comme contribution au bien-être collectif."
Hassan Bousetta
Chercheur FNRS au CEDEM (ULiège) et ancien Sénateur PS

Il faut aujourd’hui reconnaître le caractère systémique de ces réalités. L’altérisation que subit celle ou celui qui est né ailleurs, celle ou celui dont l’apparence révèle une différence, est un phénomène profondément ancré dans notre société et qui, même s’ils sont nés en Belgique, les poursuivra du berceau au tombeau.

Ce sont aujourd’hui plusieurs générations au sein des mêmes familles qui ont vécu et reproduit les souffrances dues au dénigrement, au racisme et la discrimination dans les cours de récréation, les lieux de travail, de sport ou de loisir. Le combat d’aujourd’hui, exige une ambition forte pour rompre avec ce système de domination.

Il faut aussi admettre que ces préjugés colonisent nos esprits et nos imaginaires et qu’il va falloir un travail politique démocratique exigeant, mais aussi un exercice permanent de déconstruction/reconstruction culturelle pour produire des attachements symboliques communs. Et c’est là que se mesurera la capacité des uns et des autres à traduire leur volonté politique en actes.

Domination raciste

Une première étape pour mener ce combat est de reconnaître le caractère systémique de la domination raciste, ce que notre société a encore du mal à faire et que le microcosme de la rue de la loi sous-estime habituellement jusqu’à la prochaine crise.

"Il y a un chantier colossal si l’on veut tenter d’enrayer la polarisation, les discours de haine et la perspective de violences."
Hassan Bousetta
Chercheur FNRS au CEDEM (ULiège) et ancien Sénateur PS

Quelques jours après les attentats de Bruxelles, Vincent de Coorebyter suggérait : « Il nous faut l’équivalent du Pacte scolaire pour l’intégration »*. On ne peut mieux dire, car il y a là un chantier colossal si l’on veut tenter d’enrayer la polarisation, les discours de haine et la perspective de violences. C’est un projet qui devrait s’incarner dans un grand geste politique sous la forme d’un pacte interculturel à construire par les partis de bonne volonté. C’est là qu’on a envie d’inviter M.Bouchez à aller jusqu’au bout de son raisonnement et à lui dire : faisons-le sans délai ! Chiche ?

Mais, soyons clairs, l’engagement en faveur de ce projet de société zéro-discrimination implique aussi de rompre avec les faussaires du débat qui depuis des décennies entretiennent des inexactitudes sur ce que la diversité apporte comme contribution au bien-être collectif.

*La Libre du 2/04/2016

Hassan Bousetta
Chercheur FNRS au CEDEM (ULiège) et ancien Sénateur PS

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