Dans cette chronique mensuelle, Luc de Brabandere, philosophe d’entreprise et fondateur de l’agence CartoonBase, analyse un mot utilisé couramment dans les entreprises.

Si tout ce qui est produit par l’esprit peut être qualifié d’idée, les concepts sont en quelque sorte la partie réutilisable et recyclable de cette production. Le "Brexit", la "start-up", le "hobby", le "réchauffement climatique" ou encore le "journal" sont des concepts, car ces notions reviennent régulièrement dans les conversations.

Luc de Brabandere

Luc de Brabandere, philosophe d’entreprise et fondateur de l’agence CartoonBase.

Mais il y en a de deux types différents.

- Le Brexit ou le réchauffement climatique – dont Donald Trump a dit que c’était un concept inventé par les Chinois pour nuire à l’industrie américaine – qualifient un assemblage particulier d’éléments. Ce sont des concepts uniques et singuliers.

- Les trois autres, par contre, désignent un ensemble d’éléments particuliers. Ce sont des concepts généraux qui deviennent alors outils de catégorisation. Dans l’ensemble "hobby" peuvent se trouver tout aussi bien le bridge que l’apiculture.

On peut abstraire sans généraliser, mais pas généraliser sans abstraire.

Les deux types sont utiles mais au pays des concepts, la nuance est importante. Elle apparaît dans le lien qui unit le tout et les parties. L’Echo est un exemple de journal, mais un contrôle douanier n’est pas un exemple de Brexit.

On peut donc abstraire sans généraliser, mais pas généraliser sans abstraire. C’est de ce deuxième groupe qu’il s’agira ici, lorsque le concept offre un critère de classification, et reçoit alors le nom de catégorie.

Comme nous l’avions déjà évoqué dans l’article "Logique" (L’Echo du 1/6/19), disons de manière imagée qu’un concept est à la fois un tiroir qui permet de ranger des choses ET l’étiquette de ce tiroir. Le concept identifie ET résume le contenu du tiroir.

On forge bien un concept par une double opération de l’esprit.

La première est l’abstraction, où seuls certains caractères de l’objet sont retenus à l’exclusion d’autres pourtant perçus.

La seconde est la généralisation, où les caractères retenus sont étendus à tous les objets semblables qui les possèdent.

Une analogie mathématique est utile pour mieux comprendre les deux temps: La conceptualisation commence par de l’arithmétique. J’additionne mes observations. Je vois "a", puis je vois "b", et ensuite "c", et tout à coup m’apparaît le concept "x". Et ce "x" peut alors tout à coup agir comme une variable algébrique. Le "x" peut en effet toujours valoir les "a", "b" ou "c" du départ, mais permet également d’englober et de ranger un "d" ou un "r" rencontrés ensuite.

Mais cette analogie suppose que tout concept naît de l’observation. Et cette hypothèse n’a rien d’une évidence!

Trois approches

L’idée même de concept est en effet au cœur des interrogations philosophiques les plus anciennes et les plus fondamentales. Quel est le statut de ces entités? Les concepts existent-ils, et si la réponse est oui, où faut-il les situer? En simplifiant, trois types de réponses à cette question se sont succédé.

La première approche est appelée idéaliste ou réaliste, c’est celle de Platon. Les concepts existent en eux-mêmes, qu’ils soient pensés ou non par l’esprit. Ensemble, ils forment le monde intelligible. Le concept de triangle est antérieur à tous les objets triangulaires, et a plus de réalité qu’eux car l’artisan qui fabrique un tel objet se réfère nécessairement à l’idée de triangle.

La deuxième manière de voir les concepts nous vient d’Aristote. Pour le disciple de Platon, ils ont bien une réalité, mais elle est indissociable de la réalité sensible. L’idée d’"arbre" n’existe pas, mais il y a de l’"arbritude" dans n’importe quel châtaignier ou platane. Il appartient à l’intelligence de l’homme de dégager le concept du sensible, l’universel du concret. Cette manière de faire est dite "conceptualiste".

La troisième approche s’est fort développée au Moyen Âge et s’oppose radicalement aux deux premières. Pour ceux qu’on appelle bien à propos nominalistes, les concepts n’ont pas d’existence propre, ce ne sont que des noms donnés aux choses. Un "triangle", cela n’existe pas même s’il y a des fromages ou des panneaux de signalisation triangulaires. Pour les nominalistes, la science n’est jamais qu’une langue bien faite!

Cerner le flou

Le concept de cercle n’est pas rond, le concept de tiramisu n’est pas sucré et le concept d’étudiant ne passe pas d’examen. Tout simplement parce que les concepts ne sont pas dans le monde réel.

Spinoza aurait dit que "le concept de chien n’aboie pas". On a envie de le suivre et de rajouter que le concept de cercle n’est pas rond, le concept de tiramisu n’est pas sucré et le concept d’étudiant ne passe pas d’examen. Tout simplement parce que les concepts ne sont pas dans le monde réel.

Une "étudiante", c’est vague. Personne ne peut dire où elle habite, le professeur qu’elle préfère ou le dernier film qu’elle a vu. Les concepts sont des constructions de l’esprit indispensables certes pour appréhender le réel, mais ils sont flous et en partie insaisissables.

Très bien, mais si les concepts font de la résistance, comment peut-on alors les cerner? Deux approches sont possibles:

- Un concept peut être défini en "compréhension" par l’ensemble des caractéristiques communes à tous les objets qui tombent sous ce concept. Par exemple une "entreprise" pourrait être définie comme une organisation humaine articulée autour d’un projet de création de valeur…

- Mais un concept peut également être défini en "extension" si on aligne tous les objets qui partagent ces mêmes caractéristiques: la RTBF, Blablacar, le resto en bas de chez vous, Cartoonbase, Colruyt, etc.; le concept "entreprise" s’étend à tous ces exemples.

Le concept est donc un objet logique pourvu d’une double dimension: la compréhension qui est l’ensemble des caractères constitutifs de ce concept, et l’extension qui est l’ensemble des objets auxquels ces caractères peuvent être attribués.

Il apparaît immédiatement que les deux approches sont en compétition, la compréhension et l’extension sont en conflit permanent car plus on détaille l’une, plus l’autre s’en trouvera restreinte.

Si j’ajoute qu’une entreprise occupe des locaux propres, je perds toutes les start-ups qui naissent dans les espaces de coworking. Si j’ajoute Médecins sans Frontières à la liste, il devient difficile de parler de création de valeur.

Nous n’en avons donc pas fini avec les concepts et nous y reviendrons. Entre-temps, je vous laisse travailler celui de "fêtes de fin d’année"!

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