chronique

Connaissance

Philosophe d’entreprise et fondateur de l’agence CartoonBase

Des idées claires et distinctes. La chronique de Luc de Brabandere.

Depuis que l’homme existe, il cherche, il invente, il découvre. En un mot, il crée du savoir. Depuis des dizaines de siècles, le volume des connaissances ainsi accumulées constitue le patrimoine intellectuel de l’humanité. Ce capital idées est riche et multiple certes, mais aussi très fragile. Souvent, il s’abîme, se disperse et s’égare.

Aujourd’hui, la technologie aidant, le problème de sa conservation semble résolu, puisqu’une information codée, digitalisée peut ne plus se dégrader. Mais deux autres défis se présentent à nous, deux risques d’un nouveau genre semblent désormais guetter le savoir. Le premier concerne sa quantité, le deuxième a trait à sa qualité.

Le volume du savoir croît en effet de manière exponentielle. Dans la biographie qu’il consacre à Vésale, Robert Delavault raconte ainsi qu’en 1395 la bibliothèque de la faculté de médecine de Paris contenait 13 livres ! Aujourd’hui la production annuelle mondiale de livres publiés se chiffre en centaines de milliers …

La qualité actuelle du savoir pose problème. Les fake news nous ont envahis et il y a très peu de contrôle de la qualité sur Internet.

La qualité actuelle du savoir pose aussi problème. Quelles garanties avons-nous sur le fondement, sur l’exactitude ou la précision, sur la fiabilité de ce qui nous est proposé ? Les fake news nous ont envahis et il y a très peu de contrôle de la qualité sur Internet.

Tisserand plutôt que maçon

Pour éviter une accumulation de savoir inutilisable, il nous faut aujourd’hui le tisser de passerelles comme on arme du béton avec des tiges de fer. Il faut créer des ponts entre les disciplines, avoir le réflexe d’une pensée qui relie.

Ces liens peuvent être de deux types. Le premier est plutôt concret et je le qualifierais d’horizontal. Il consiste à connecter objectivement deux particules de savoir distantes via un détail de l’histoire, un moment d’une biographie, voire même une anecdote.

Quelques exemples. La philosophie et la physique se sont rencontrées à l’enterrement de Newton auquel assistait Voltaire, un de ses fervents admirateurs. La littérature et la politique se sont croisées bien sûr au procès de Zola qui défendait Dreyfus, mais aussi lorsque Lamartine fit au parlement français un vibrant plaidoyer en faveur de l’alphabet imaginé par Louis Braille. Il est utile de pouvoir relier entre eux des géants de l’histoire. Il y a Hegel qui, à Iéna, voit Napoléon sur son cheval, Léopold II séduit par le projet de Stanley… ou bien sûr Aristote, conquérant des idées et professeur d’Alexandre qui n’avait qu’une idée : conquérir.

Ces liens simples, ces binômes sont déjà fort utiles. Ils aident à resituer, à se souvenir, à mettre en perspective. Dans certains cas, il existe encore mieux. Une figure marquante de l’Histoire peut par exemple devenir à elle seule une structure d’ancrage pour un pan entier de savoir, ce qu’on appelle aujourd’hui un hyperlien. Catherine de Médicis, par exemple. Issue d’une famille qui traverse trois siècles… et les Alpes, sa vie côtoie la médecine d’Ambroise Paré, la prospective de Nostradamus ou la philosophie de Machiavel. Elle a connu la Nuit de la saint Barthélemy et le coup de Jarnac, elle était épouse et mère de trois rois (et de la reine Margot !). La vie de Catherine de Médicis est un hypertexte qui tient toute une époque ensemble et contribue donc à tisser notre savoir.

Accueillir le savoir

Pour tenir le savoir ensemble, un deuxième type de lien est nécessaire qui s’éloigne des faits, des dates ou des lieux. Je le qualifierais de vertical. La masse d’informations contraint en effet au recul, à la prise de distance. L’esprit doit se construire un grand-angulaire pour appréhender la connaissance, l’organiser, la classer, la ranger. L’essence du lien horizontal est d’être concret et objectif. Le lien vertical est par contre essentiellement abstrait et subjectif. À chacun sa façon d’organiser sa bibliothèque !

Il nous faut retrouver le sens du concept, repérer partout à travers toutes les disciplines les analogies et les invariants, les points communs et les points fixes.

Avant d’acquérir de nouvelles connaissances, il faut nous préparer à les accueillir. Il nous faut des repères, des ordres de grandeur et des catégories pour mettre ce savoir nouveau en perspective et le situer par rapport à des expériences précédentes. Il nous faut retrouver le sens du concept, repérer partout à travers toutes les disciplines les analogies et les invariants, les points communs et les points fixes.

Quel est par exemple le fil qui relie des livres aussi différents que Les Mots de Jean-Paul Sartre, Les Confessions de Saint Augustin, La Vie de Henri Brulard de Stendhal ou Laterna Magica d’Ingmar Bergman ? Le concept commun est l’autobiographie.

Par opposition aux liens horizontaux, aux passerelles qu’on peut établir entre différentes disciplines, l’abstraction du concept est donc une démarche personnelle et verticale qui relie deux ensembles par ce qu’ils ont d’essentiel.

Ces concepts peuvent aussi se combiner comme dans le cas de la révolution industrielle du 19e siècle qui découle d’un développement simultané de la machine à vapeur et de la comptabilité.

Ladite comptabilité fut aussi l’inspiration première de Lavoisier, le père de la chimie moderne. Un franc est un franc, un milligramme doit donc être un milligramme. Rien ne se perd, rien ne se crée et en anglais un bilan se dit toujours balance sheet. En chimie, il y a les phénomènes réversibles et ceux qui ne le sont pas. Respectivement les opérations dans le bilan, et celles dans le compte de perte et profit!

Internet et philosophie

Avant, il fallait apprendre beaucoup de choses. Aujourd’hui, il faut surtout apprendre à apprendre, puisqu’il y a trop de choses. Plutôt que de lire quatre ou cinq romans de Camus, il vaut peut-être mieux en lire un, mais lire aussi une critique de ce livre et la vie de Camus pour comprendre son projet et son époque. On peut alors vivre dans un espace en trois dimensions cognitives qu’il n’est pas nécessaire de combler. On peut simplement s’imaginer les autres romans, déduire ses scénarios. Le temps consacré à Camus sera le même, le savoir sur Camus sera plus riche.

Avant, il fallait apprendre beaucoup de choses. Aujourd’hui, il faut surtout apprendre à apprendre, puisqu’il y a trop de choses.

Celui qui veut savoir aura aussi recours au bon vieux bras de levier du génial Archimède. Pour soulever de grandes questions, de grands auteurs proposent parfois un point d’appui. Quand Jacqueline de Romilly publie Pourquoi la Grèce ?, ce sont des dizaines d’années de travail qui sont présentées en cadeau au lecteur. Dans une synthèse magistrale, elle explique pourquoi un petit pays, pas vraiment uni, sans atout particulier, est pourtant devenu depuis plus de 2.500 ans une référence pour la pensée occidentale. Le temps consacré à la Grèce sera le même, le savoir sur la Grèce sera plus riche surtout si le livre est lu lors d’un séjour… en Grèce !

La qualité des deux types de « fer à savoir » importe fort, mais elle se juge différemment. Les liens horizontaux sont vrais ou faux. Les liens verticaux par contre sont plus ou moins utiles. L’arrivée d’Internet ne change pas la double nécessité des deux, mais redéfinit donc leur nature et la relation qu’ils entretiennent.

Internet, bien nommé « la toile », est l’outil adéquat pour créer les premiers et relier automatiquement entre eux les faits et les données.  

La philosophie par contre est l’outil adéquat pour choisir les seconds, car seuls les concepts nous permettent de transformer le savoir en connaissance.

Luc de Brabandere
Philosophe d’entreprise et fondateur de l’agence CartoonBase

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