Philosophe d’entreprise et fondateur de l’agence CartoonBase

Des idées claires et distinctes. La chronique de Luc de Brabandere.

Pour un scientifique, « critique » qualifie un état ou un moment au-delà duquel un phénomène change de sens ou de nature. Dans le cas de l’uranium, la masse critique est ainsi le seuil à partir duquel une réaction nucléaire en chaîne se déclenche.

Pour un philosophe par contre une pensée critique consiste en une analyse raisonnée d’un concept ou d’une situation, capable de mettre en évidence leurs qualités et leurs défauts, et de porter ensuite un jugement de valeur.

Pour un scientifique, l’instant critique est le moment où quelque chose d’important se passe. Pour un philosophe, l’instant critique est le moment où l’on réfléchit aux choses importantes.

Mais le mot critique est utilisé dans beaucoup d’autres sens. Tantôt substantif masculin, Il peut désigner un métier - le critique littéraire -, tantôt substantif féminin, il désigne alors l’ensemble de la profession – acclamé par la critique. Parfois le mot critique est même utilisé dans un mode qui en stérilise l’idée, comme lorsqu’il qualifie un individu négatif, contraire, voire opposant systématique. Le mot signifie alors une tendance caractérielle, à la limite du narcissisme, à relever les imperfections et les défauts des autres. Ce qui est un paradoxe car, dans ce cas extrême, la critique n’est plus sous-tendue par aucune forme de pensée ! Elle est même le contraire de son sens premier.

Une étymologie multiple

Critique vient du grec "krinein" qui signifie « discerner». Le même radical nous rapproche du mot "crisis" qui, en latin médiéval, qualifie le moment le plus aigu d’une maladie, l’instant où elle s’exprime par des symptômes violents comme des tremblements, une hémorragie ou encore des sueurs intenses. L’instant également où elle bascule -oui ou non- vers la guérison. Une crise est un moment charnière, douloureux, où en quelque sorte tout va se décider, le « moment ou jamais ».  

Le mot crise nous renvoie également au grec ancien krisis qui signifie décision ou jugement.

L’étymologie nous conduit enfin au grec kriterion qu’on peut traduire par test ou épreuve. Vue sous cet angle, le critère peut être défini comme une règle ou un principe servant à juger.            

C’est dans ce sens que Kant l’a utilisé, et l’a remis au passage sur la table de travail des philosophes. Sa Critique de la Raison Pure est une invitation à préciser les forces et les faiblesses de notre faculté de penser. Il tente dans son livre de répondre à la question: « Que nous est-il possible de connaître ? ».

Comme devise pour le Siècle des Lumières, Kant a choisi « Sapere Aude !». Cette locution latine nous vient d’Horace et pourrait être traduite par « Ose penser par toi-même ! ». Mais L’injonction est bien évidemment paradoxale, car exécuter l’ordre en contredirait l’esprit !

Il en va de même de l’invitation qui nous est faite à la pensée critique dont on nous clame l’importance. Pourquoi tout à coup croire celui qui nous dit… de nous méfier de ce qu’on nous dit ? Bref la critique n’est pas aisée, et l’art est difficile !

La pensée est indissociable du penseur, comme la danse n’existe que par le danseur et le penseur critique cherche une place entre deux profils non critiques fréquents.

D’un côté il y ceux qui combinent slogans, stéréotypes et lieux communs sans trop se poser de questions. Ils forgent rarement des convictions personnelles, sont avant tout à la recherche de consensus. Ils décident le plus souvent en regardant ce que les autres ont décidé.

De l’autre il y a ceux qui construisent certes des raisonnements sophistiqués mais utilisent leur intelligence surtout pour défendre leurs croyances a priori. Ceux-là ne sont intéressés par les opinions des autres que dans la mesure où elles renforcent les leurs. Ce n’est pas une coïncidence si « sophistiqué » et « sophisme » partagent une même étymologie.

Faire confiance avec discernement

Il existe de très nombreuses définitions de la pensée critique. Elles sont plus nombreuses encore si l’on prend en compte ce que les Anglo-saxons entendent par Critical Thinking

Mais elles s’accordent toutes sur un point, elles convergent vers l’idée d’une pensée d’une très grande rigueur intellectuelle. La pensée critique est une vigilance de tous les instants par rapport à soi tout autant que par rapport aux autres. Elle se veut claire, précise, prudente, fiable, cohérente, pratique. Elle englobe le rapport réflexif du sujet à lui-même, qui s’interroge alors sur son identité, ses valeurs, son histoire, ses choix et … sa manière de penser.

"Croire comporte toujours un risque de se tromper, acceptons de réviser nos convictions à chaque fois qu’une nouvelle information, ou un nouvel argument se présente."
Luc De Brabandere
Philosophe d’entreprise et fondateur de l’agence CartoonBase

La pensée critique n’est liée à aucune discipline particulière. Loin d’être un savoir, elle doit les traverser tous. Elle se situe quelque part entre deux positions extrêmes, car la mise en doute systématique n’est pas plus éclairante que la confiance aveugle. La pensée critique veut conserver les avantages du scepticisme sans pour autant devoir payer le prix de l’ignorance.

Pour les Pyrrhoniens, fondateurs de l’école Sceptique en Grèce, le doute universel est la voie de la sagesse. Leur thèse est de dire que face à une hypothèse donnée, il existe toujours des arguments pour et des arguments contre. Autrement dit, puisque la certitude est inaccessible, alors suspendons tout jugement et n’affirmons rien ! Le penseur critique adhère à la prémisse, mais pas à la conclusion. Il ne considère pas le doute comme un principe, mais comme une méthode, à l’instar du grand maître Descartes.

Le message qui nous est fait devient alors clair. Plutôt que de renoncer à tout jugement, calibrons notre confiance, ajustons notre degré de croyance, réglons finement notre niveau d’adhésion. Croire comporte toujours un risque de se tromper, acceptons de réviser nos convictions à chaque fois qu’une nouvelle information, ou un nouvel argument se présente.

En résumé, penser de manière critique, c’est faire confiance avec discernement, c’est réguler notre confiance en fonction de la fiabilité de la source, de la solidité de l’argument exposé et de notre capacité à juger.

Luc De Brabandere
Philosophe d’entreprise et fondateur de l’agence CartoonBase

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