interview

David Van Reybrouck: "Devenue une obsession, la sécurité a pris le pas sur la paix"

©Belga

Auteur et acteur social, David Van Reybrouck perçoit des liens profonds entre la pleine conscience individuelle et le tissage des liens dans nos sociétés.

La vision de la guerre nous laisse dans la stupeur. Vous avez publié sur votre page Facebook les images d’un attentat à Djakarta, survenu tout près de votre hôtel. Michel Serres observait que l’Europe vivait une paix qu’il fallait absolument préserver. Comment?

Les attentats de Paris et Bruxelles, ou celui de Djakarta, nous réapprennent ce qu’on savait ou croyait savoir. La peur, c’est comme la santé. "La santé, c’est le souvenir d’un malade", disait-on. La maladie nous fait prendre conscience de ce que la santé était merveilleuse, de l’importance de cet état si désirable. Pareillement, on définit souvent la paix comme la négation de la guerre.

Malgré nos 70 ans de paix européenne (excepté la guerre de Yougoslavie), nous découvrons sa fragilité et l’omniprésence d’une violence cruelle. Passé la stupeur, la volonté de contre-violence, de vengeance, est une réaction humaine, instinctive, normale, liée au cerveau primitif, centré autour des quatre "F" anglais: fight, flee, feed, f***ck [combat-fuite-nourriture-sexe]. Le cerveau frontal, plus récent, est le siège de l’empathie et de la compassion. Dans la détresse, il importe de ne pas passer à l’acte de vengeance.

Comment faire alors?

C’est un travail de longue durée. Pour Thomas d’Ansembourg et moi, ces attentats sont comme une invitation à réfléchir. Ne confondons pas une société en sécurité et une société en paix.

La haine de la société se nourrit de chaque fausse nouvelle virale. Il faut refuser d’aller chercher l’information sur Google…

Devenue une obsession, la sécurité a pris le pas sur la paix, un mot qui, en flamand (vrede), est presque jugé désuet. Illusion dangereuse. Nos dispositifs militaires, policiers, judiciaires, sécuritaires ne garantissent pas la paix. Cette métaphore sécuritaire gagne tout, y compris la "sécurité alimentaire". Plus on cherche la sécurité, moins on trouve la paix. Je ne suis pas sûr que se protéger soit la meilleure réaction contre la violence. Il nous faut d’autres formes d’apprentissage de la paix.

D’aucuns considèrent la philosophie et a fortiori la réflexion sur soi comme un luxe inutile…

Oui. Récemment, en France, la radio nationale France-Culture me demandait si la pleine conscience, forme sécularisée de la méditation bouddhiste, n’incitait pas les individus à se résigner à un sort injuste. Le yoga, nouvel opium du peuple?

Ces disciplines n’invitent pas à subir l’injustice, mais fournissent des clefs pour la rendre gérable et soluble. Un citoyen pacifié exprimera son chagrin ou sa joie en toute lucidité. Il est prêt au dialogue, loin de toute tentation de la ceinture d’explosifs. Le terrorisme est l’expression d’une interdiction de s’exprimer.

Des exercices de pleine conscience à Molenbeek seraient un excellent moyen de remédier à l’impasse sociale. Et le mal social n’est pas confiné à Molenbeek. L’idée d’une société belge saine, loin de quelques foyers circonscrits, est absurde. La prévalence de la violence domestique, des taux de suicide ou de consommation d’antidépresseurs parmi les plus élevés d’Europe l’attestent: les deux phénomènes sont liés.

Le terrorisme comme symptôme… Faut-il culpabiliser l’Occident?

L’islamisme radical a ses sources au Proche-Orient. Mais ses racines ont aussi jailli du sol belge: héritage colonial, injustices de la mondialisation, idéologie islamo-fasciste. En outre, depuis les années 80, un néo-libéralisme où consommation et compétition engendrent la violence alimente l’obsession de sécurité.

©Rv Doc

Depuis novembre 2015, les aéroports traduisent cette transformation: mesures de sécurité renforcées, mais aussi mutation architecturale et topographique. Il faut désormais transiter par la zone du luxe et de la consommation en duty free: corps magnifiques, objets rutilants. Après les impératifs sécuritaires imposés par l’État, le voyageur est soumis à ceux du marché mondialisé. On franchit deux portes: les portiques de contrôle, puis Dolce & Gabbana ou Guerlain.

Prétendre que le terrorisme islamique serait une violence exogène dans une société pacifiée serait nier la violence de nos sociétés consommatrices et concurrentielles. Dès l’âge scolaire, ces valeurs nourrissent une forme de violence. L’automutilation atteint 15% des jeunes Européens! J’explique cela au Congo ou en Indonésie, où l’on me demande: "qu’est-ce qui ne va pas chez vous?" La question fondamentale est: laisserons-nous des jeunes gens détruire ou s’autodétruire?

Que peuvent nous apprendre ces sociétés lointaines?

Le Congo connaît plus de difficultés que la Belgique: or, le taux de suicides y est très faible. Malgré les guerres et les atrocités, la culture du vivre ensemble, perdue chez nous, est là-bas miraculeusement préservée.

Depuis la Renaissance, l’individu est au centre de la pensée occidentale. Or, j’enseigne l’écriture en Afrique: les deux questions premières relatives à un personnage concernaient sa tenue et sa démarche. Ce n’est pas la personne qui est première, mais la relation. Mais ne cédons pas au mythe rousseauiste du "bon sauvage".

L’Occident a des choses à apprendre à ces sociétés lointaines. Vivre en paix de façon durable, tel est le défi de nos sociétés, partout au monde. Le contraire serait une violence aux générations futures.

Dans Zinc, vous évoquez une petite principauté neutre. Small is beautiful?

C’est la thèse de la politologue allemande Ulrike Guérot, prônant une Europe sans États, de 60 régions. Si la petitesse favorise la proximité, la Belgique n’est pas exempte de tensions communautaires. Toutefois, les petits pays (Danemark, Irlande, Islande, Pays-Bas) sont souvent à la pointe de l’innovation démocratique.

Pacifier une société, c’est avant tout ménager des espaces d’échange cognitif à ses habitants. Le sociologue Habermas soulignait que la sphère publique, où les citoyens débattent de l’avenir, est l’espace vital d’une démocratie. Cet espace est colonisé par Facebook et Google, où les filter bubbles et les fake news manipulent la pensée collective.

La diffusion et l’adhésion aux fake news est une révolte. Les électeurs de Trump revendiquent avec fierté une ignorance subversive. En cela, ne s’apparentent-ils pas aux terroristes?

En effet. La haine de la société se nourrit de chaque fausse nouvelle virale. Placer le déni de l’Holocauste sur le même plan que les lois de la thermodynamique sape le ciment de nos sociétés. Il faut refuser d’aller chercher l’information sur Google…

Comment transposer cet apprentissage individuel dans le champ social?

Notre réflexion n’est pas de développement personnel. Etrangement, dans les librairies, le rayon "paix personnelle", avec ses couvertures zen, est séparé du rayon "paix sociale". Nous citons dans le livre Mandela ou Havel, dont l’action politique et la conscience sociale étaient nourries par un travail sur soi. Stimuler la paix doit s’accomplir sur les deux plans, individuel et collectif. Pas de société en paix sans individus en paix.

Première étape, ce livre invite chacun à explorer ce qui crée la paix en lui, en surmontant un scepticisme dominant: l’avancée des neurosciences atteste la richesse de la démarche. Le nier serait nier Galilée.

Deuxième étape, alerter nos dirigeants politiques sur cette question d’hygiène et de "sécurité sociale". Troisième étape, intégrer ces méthodes de pacification de soi dans les cursus scolaires dès la petite enfance. Hilde Crevits, ministre flamande de l’Enseignement, a engagé une réflexion sur l’utilité de la pleine conscience dans les écoles, exercices déjà pratiqués en Angleterre, à la chambre des Communes, envisagés notamment dans les écoles et les prisons. Au XIXe siècle, la gymnastique fut d’abord jugée inutile…

La démocratie pacifie la société. La contemplation pacifie le cerveau humain. La continuité est évidente. Inviter nos dirigeants à tenir compte des avancées scientifiques sur la pleine conscience et mon travail à la démocratie participative sont intimement liés.

La paix ça s’apprend! David Van Reybrouck et Thomas d’Ansembourg, et Zinc, Actes Sud.

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