Des idées claires et distinctes: "Stéréotype"

©Dieter Telemans

Dans cette chronique mensuelle, Luc de Brabandere, philosophe d’entreprise et fondateur de l’agence CartoonBase, analyse un mot utilisé couramment dans les entreprises.

Issu du monde de l’imprimerie, le mot "stéréotype" a fait son entrée dans les sciences sociales en 1921 via le livre "Public Opinion" du publiciste américain Walter Lippmann. Les stéréotypes y sont définis comme formant dans notre tête l’ensemble des images qui médiatisent notre rapport au réel. Ils désignent depuis les pensées toutes faites et les formules banales.

D’autres métaphores technologiques sont parfois utilisées. Le mot "poncif", par exemple, est un terme ancien venu des arts plastiques qui désigne un dessin piqué de trous ou découpé, et reproduit sur un autre support au moyen d’une poudre colorante. Le mot "cliché" s’emploie, lui, dans le domaine de la photographie, celle du temps de l’argentique…

On parle également de "lieu commun" ou d’"idée reçue", et il est utile de mettre un peu d’ordre dans les nombreuses manières de parler des sentiers battus de la pensée. Ne pas aimer les syndicats, par exemple, relève du préjugé; les trouver politisés est un stéréotype.

Un stéréotype découle de l’habitude ou de la routine, et non d’une appréciation nouvelle d’un phénomène.
Luc de Brabandere

Formellement, le stéréotype est donc bien un jugement et il a une structure de type "A est B". Il découle de l’habitude ou de la routine, et non d’une appréciation nouvelle d’un phénomène. C’est ainsi que le savant est distrait, le provincial n’est pas au courant, le Juif est avare et le bibliothécaire maniaque. Le stéréotype est aussi inévitable. Que ce soit à propos de Facebook, de Roger Federer, du chocolat, du Japon ou de Pairi Daiza, il ne nous est pas possible de ne pas avoir un avis. Ces jugements stéréotypés sont les atomes de la pensée, ce sont les parpaings du raisonnement. De plus:

  • un stéréotype est nécessairement réducteur: à peine quelques mots mis ensemble! Pas de place pour la nuance, pour les détails ou les exceptions;
  • le stéréotype est produit dans un espace collectif, il est partagé, sinon il n’est pas; une idée fausse est un fait vrai, certes, mais aussi un fait de société;
  • un stéréotype est inscrit dans un temps long, c’est ce qui le distingue d’une simple caricature; il perdure et c’est peut être d’ailleurs là qu’il faut chercher la raison de sa connotation négative: il est vraiment difficile de le changer.

Ainsi défini, on peut comprendre que le stéréotype soit mal aimé. Quand on reproche à un conférencier de recourir à des stéréotypes, ce n’est en général pas un compliment!

Des bons côtés

Mais finalement, quoi de mal dans tout cela? Le stéréotype relève d’une véritable envie de savoir, d’un authentique désir de connaissance. Il reste vrai que, si l’on n’y prend garde, paradoxalement, il bloque cette connaissance, la filtre, la brise. Mais ce n’est pas la faute du jugement s’il devient hâtif… Et même, plus on regarde les stéréotypes, plus on a envie de leur trouver des qualités!

En plaçant une personne dans la catégorie "chirurgien", par exemple, on peut lui associer une série de traits mémorisés: "a fait de longues études", "ne travaille pas seul", etc., sans devoir réapprendre ces caractéristiques chaque fois qu’on en rencontre un.

Le stéréotype relève d’une véritable envie de savoir, d’un authentique désir de connaissance.
Luc de Brabandere

En résumé, les trois caractéristiques du stéréotype (réduction et simplification, partage par une collectivité, répétition dans le temps) n’ont pas une essence néfaste. Au contraire même, comme on pourrait le dire d’un modèle mathématique ou d’un système de valeurs, voilà ces mêmes caractéristiques devenues qualités premières. Devenir un stéréotype est parfois même le rêve du propriétaire d’une marque. La simplification d’une idée n’est donc pas mauvaise en soi. Pas plus que sa large diffusion ou sa persistance.

Car sans stéréotype nous serions incapables de nous souvenir et donc de réfléchir. Pour penser, nous avons besoin de catégories, elles structurent nos représentations comme le fer arme le béton.

L’exception ne confirme pas la règle

Après quelques années, que reste-t-il d’un voyage, d’un roman passionnant, de l’étude d’un philosophe, de la visite d’une exposition? À peine quelques mots, une structure conceptuelle. Il ne pourrait en être autrement. Le souvenir atrophié est en plus devenu jugement rigide. Difficile d’encore faire changer d’avis sur le pays visité, le livre dévoré, les idées du penseur, l’œuvre d’art contemplée. Parce que passer d’un stéréotype à un autre demande une grande énergie: c’est un saut quantique.

Le stéréotypage a deux conséquences essentielles:

  • l’homogénéisation au sein d’une même catégorie: les éléments y sont perçus comme plus semblables qu’en réalité;
  • l’accentuation de l’écart entre deux catégories différentes: les éléments y sont perçus comme plus différents qu’en l’absence de catégories.

Les choses se compliquent encore car, souvent, plusieurs stéréotypes peuvent être en présence, voire même en concurrence. Nous aurons alors la tentation de choisir la catégorie dominante en fonction des préoccupations, des besoins, des objectifs du moment. Un informaticien musulman sera catégorisé comme informaticien par le DRH lors d’une discussion à propos de son salaire et comme musulman lors d’une discussion à propos du Moyen-Orient.

Le stéréotype est condition nécessaire du raisonnement et la méfiance n’est pas toujours suffisante. Quand on dit: "L’exception confirme la règle", c’est bien sûr une erreur. Une exception infirme une règle, elle montre que la règle n’est pas toujours vraie. En fait, ce que ce sentiment d’exception confirme, c’est l’existence d’un stéréotype!

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