Désinformation, cyberattaques... Quelles ripostes possibles?

Les Etats répressifs sont devenus particulièrement agiles pour intégrer les dernières avancées technologiques afin d’atteindre leurs objectifs : miner la cohésion des pays démocratiques, les affaiblir et étendre leur influence. ©EPA

Face aux attaques répétées et "sous le manteau" d'Etats répressifs, nos démocraties ne peuvent répliquer avec les mêmes armes sans se tirer une balle dans le pied.

Charles Cuvelliez. ©Fabrice Debatty

Quelle est la différence entre une cyberattaque émanant de hackers basés en Russie, celle menée par des mercenaires russes sur le territoire syrien ou encore les tentatives d’ingérence de Poutine lors de différents scrutins dans les pays occidentaux ? Toutes font partie de l’arsenal tactique d’états non-démocratiques en compétition avec l’Occident. Toutes sont également faciles à nier tant qu’elles restent sous le seuil de visibilité de l’opinion publique.

Dans une démocratie, l’opinion publique fait figure de moteur des décisions politiques. Elle est un facteur de cohésion. Mener des campagnes de désinformation, insuffler le doute quant à l’utilité des vaccins, l’innocuité de la 5G ou la probité de la classe politique revient à tenter de briser cette cohésion et mettre à mal nos démocraties qui agissent comme des remparts face aux ambitions d’expansion de ces états policiers.

La crise de Crimée, en 2014, fut, à cet égard, la caricature de cette tactique utilisée par Moscou, avec des soi-disant « milices patriotiques » à la manœuvre, à qui il ne manquait en réalité que les insignes de l’armée russe.

Nouvelles technologies, nouvelles armes

L’opinion publique est donc un vecteur de cohésion quand elle est alignée sur des valeurs à défendre. Mais elle est aussi changeante. Une suspicion de cyberattaque russe peut ainsi rapidement être chassée par une autre nouvelle qui ne manquera pas de retenir son attention.

Jean Jacques Quisquater. ©doc

Qui plus est, les Etats répressifs sont devenus particulièrement agiles pour intégrer les dernières avancées technologiques afin d’atteindre leurs objectifs : miner la cohésion des pays démocratiques, les affaiblir et étendre leur influence, de préférence sans susciter de réaction de leur part. Ces Etats ne s’encombrent bien évidemment pas de considérations éthiques, de vie privée ou du droit international qui d'ailleurs sont pour ainsi dire inexistantes de l’écosystème de ces nouvelles technologies.

Dans ce contexte, et face à ces attaques répétées, nos démocraties ne peuvent répondre avec les mêmes armes – à savoir la désinformation ou des cyberattaques de déstabilisation - sans se tirer une balle dans le pied.

Si Trump semblait tant plaire à Poutine, c’était d’abord et surtout en raison de sa capacité à cliver son pays et à affaiblir sa cohésion.

George W. Bush a bien essayé en prétendant que Saddam Hussein détenait effectivement des armes de destruction massive. Mais ce mensonge, une fois mis à jour, a porté atteinte à la légitimité des États-Unis en tant que garants des valeurs occidentales. Quant à Trump qui semblait tant plaire à Poutine au point de le vouloir à la Maison-Blanche, c’était d’abord et surtout en raison de sa capacité à cliver son pays et à affaiblir sa cohésion… Et puis, Trump ne désinformait pas : il mentait. C’était encore mieux !

S'offrir une marge de manoeuvre

Reste à savoir à partir de quel moment on va considérer ces attaques comme des actes hostiles. Difficile de répondre à cette question si on ne connait pas clairement les motivations et l’identité des attaquants.

Nos démocraties disposent heureusement d’appareils de renseignement. Et une fois que la lumière est faite, l’absence ou non d’une riposte résultera d’un choix. En ne révélant généralement rien sur ces sujets, nos dirigeants ne dissimulent pas, ils s’offrent une marge de manœuvre. Il s’agit avant tout pour eux de prolonger notre attention en distillant « ce que l’on sait ».

Nos démocraties n’ont certainement pas intérêt à s’écarter de leur ligne de conduite actuelle. Rien ne serait pire que l’œil pour œil, dent pour dent. Une riposte graduée oui, une riposte linéaire surtout pas….

C’est, du reste, ce que fait Biden depuis son arrivée au pouvoir. Son matraquage quasi permanent à l’égard de la Russie et de la Chine, avec le G7 en caisse de résonance, porte ses fruits. Les opinions publiques sont désormais alertées. Elles sont conscientisées.

Le déni plausible, ou ce que l’on appelle plus prosaïquement "le mensonge qui passe", est désormais plus facilement tourné en ridicule. Surtout lorsque la barque est pleine. Et, à l’égard de la Chine par exemple, elle l’est, comme l’a savamment mis en évidence Joe Biden qui a récemment pointé les cyberattaques, les  prises de contrôle chinoises, la non-réciprocité en matière d’ouverture des marchés pour les investisseurs etc.

Au final, nos démocraties n’ont certainement pas intérêt à s’écarter de leur ligne de conduite actuelle . Elles doivent au contraire continuer de tourner à leur avantage la marge de manœuvre que leur donnent les attaques « sous le manteau » d’Etats répressifs à visées géopolitiques. Rien ne serait pire que l’œil pour œil, dent pour dent. Une riposte graduée oui, une riposte linéaire surtout pas….

Charles Cuvelliez, Ecole Polytechnique de Bruxelles, ULB
Jean-Jacques Quisquater, Ecole Polytechnique de Louvain, UCL et MIT

Pour en savoir plus : Negotiating [Im]plausible Deniability: Strategic Guidelines for U.S. Engagement in Modern Indirect Warfare, By Kyle Atwell, Joshua M. Portzer, and Daphne McCurdy, PRISM Vol. 9, No. 2

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