chronique

Divisions, dysfonctionnements, inégalités, polarisation... Les États-Unis sur une pente glissante

Président d’Eurasia Group et GZERO Media et auteur de Us vs. Them: The Failure of Globalism

Les États-Unis sont loin d’être le seul pays en proie à un électorat divisé, confronté à la méfiance de la population envers le monde politique, aux inégalités, au journalisme partisan et au racisme structurel. Mais parmi les démocraties les plus riches, c’est aux États-Unis que ces problèmes sont les plus aigus.

Il y a quinze ans, j’ai écrit un livre intitulé « The J Curve: A New Way to Understand Why Nations Rise and Fall ». Mon objectif était d’aider les lecteurs à comprendre pourquoi certains pays émergents continuent à se développer tandis que d’autres font face à des troubles politiques majeurs. Avec les divisions et dysfonctionnements qui touchent les États-Unis aujourd’hui, il est temps d’utiliser cet outil pour examiner de près ce qui se passe au sein de la superpuissance américaine.

Ian Bremmer. ©Bloomberg

La courbe en « J » décrit la relation qui existe entre l’ouverture d’un pays (à la fois au niveau des processus politiques et de la libre circulation des personnes, des biens et des informations à l’intérieur et par-delà ses frontières) et sa stabilité (la capacité de ses institutions à absorber les chocs).

Les pays qui se situent à gauche de la courbe sont stables parce qu’ils sont fermés. Il n’existe que peu ou pas de réelle concurrence au sein de leur système politique. La Corée du Nord, Cuba et les monarchies du Golfe en sont des exemples. Ces pays n’ont pas le même niveau de stabilité politique à long terme que les pays réellement ouverts tels que l’Allemagne, le Canada, le Japon et des dizaines d’autres démocraties qui se situent sur le côté droit de la courbe.

Démocratie mature

Tout pays qui passe du côté gauche au côté droit — c’est-à-dire tout pays qui s’ouvre — doit traverser une période d’instabilité, qui correspond à la partie inférieure de la courbe. C’est par exemple ce qu’il s’est passé lorsque Michaël Gorbatchev a tenté d’ouvrir l’Union soviétique ou lorsque l’Afrique du Sud a amorcé la fin de l’apartheid. Certains pays réussissent cette transition. D’autres s’effondrent.

Mais il arrive aussi que des pays glissent de la droite vers la gauche. Malgré le refus de Donald Trump de reconnaître sa défaite lors des élections de 2020, l’insurrection (manquée) au Capitole le 6 janvier, ainsi que la difficulté qu’ont de nombreux Américains à accepter le fait que Joe Biden ait bel et bien remporté l’élection, les États-Unis demeurent une démocratie mature, sur la partie droite de la courbe.

À aucun moment au cours de cette période ils ne se sont retrouvés au bord de la dictature. Les institutions américaines ont une fois de plus démontré leur capacité à absorber les chocs. La chaîne de commandement militaire est restée politiquement neutre et les tribunaux américains ont résolu les litiges électoraux conformément à la loi.

Le Congrès est depuis longtemps impopulaire, mais la rhétorique hyper-partisane et la discipline de parti sapent encore plus la confiance du peuple américain.

Mais ces dernières années, les États-Unis ont perdu une partie de leur ouverture et sont devenus moins résilients, alors que la légitimité d’autres institutions s’érodait. La confiance dans les résultats des élections – qui représente les fondements de la démocratie – a pris un coup dans l’aile. Les accusations (plausibles) d’ingérence de la Russie dans les élections présidentielles américaines de 2016, l’accusation non fondée de Trump que 3 millions de personnes ont voté illégalement pour Hillary Clinton lors de cette élection, et l’accusation tout aussi fausse que des fraudes électorales l’ont privé d’une victoire en 2020 – le tout amplifié par des informations trompeuses dans les médias traditionnels et sur les réseaux sociaux – ont davantage sapé la confiance dans les élections nationales que n’importe quel autre évènement depuis plus de 140 ans.

Rhétorique hyper-partisane

Le Congrès est depuis longtemps impopulaire, mais la rhétorique hyper-partisane et la discipline de parti — qui rend les votes prévisibles sur des lois importantes — sapent encore plus la confiance dans la capacité et la volonté du Congrès d’agir au nom du peuple américain tout entier. Il en va de même avec les propositions partisanes au sein des gouvernements des États de redessiner les contours du Congrès de telle manière qu’il sur-représente les électeurs d’un parti au détriment de l’autre. La nécessité des parlementaires de collecter des fonds en permanence et le manque de transparence quant à leurs sources de financement n’aident pas davantage.

Le flux d’anciens parlementaires vers des postes de lobbyistes d’entreprises alimente à juste titre le cynisme de la population. L’extrême polarisation politique a semé le doute sur la crédibilité de tout effort du Congrès de superviser le pouvoir exécutif ou ses propres membres. L’incapacité chronique du Congrès à adopter des lois importantes a également cédé effectivement le pouvoir à l’exécutif : les présidents Obama, Trump et Biden ont tous émis un nombre historiquement élevé de décrets d’application.

Il y a un manque croissant de respect du public pour les médias.

Enfin, il y a le manque croissant de respect du public pour les médias. Dans toutes les sociétés ouvertes, des journalistes honnêtes et compétents peuvent demander des comptes aux personnalités publiques. Malheureusement, la polarisation qui touche la politique américaine se reflète également dans le monde des idées.

La recherche de parts de marché, divisées en segments idéologiques, prive une grande partie des médias de leur crédibilité auprès de millions d’Américains, qui les considèrent aujourd’hui comme des organes d’information des partis sur lesquels la majeure partie de leurs commentaires sont alignés.

Les réseaux sociaux amplifient ensuite ces divisions partisanes en diffusant de fausses informations qui ne respectent pas les normes des médias traditionnels en matière de crédibilité – jusqu’à ce que la désinformation elle-même devienne une ‘nouvelle’ que les journalistes traditionnels demandent aux responsables publics de commenter.

Résilience et polarisation

Pour toutes ces raisons, la « J Curve » des États-Unis est très différente de ce qu’elle était il y a 30 ans. D’une part, les institutions américaines ont prouvé leur résilience pendant la période troublée du mandat de Trump, et d’autre part, la prospérité et les avantages technologiques américains par rapport au reste du monde, y compris leurs alliés, se sont accrus. Ces aspects positifs augmentent la stabilité des États-Unis à tous les niveaux d’ouverture. Mais ils sont clairement en train de se transformer en une société plus polarisée, ce qui augmente la paralysie politique et pousse le pays vers le côté inférieur droit de la courbe.

Lorsque la nation la plus puissante et la plus influente au monde se divise et dysfonctionne, cela aggrave encore le manque de leadership mondial.

Les États-Unis sont loin d’être le seul pays en proie à un électorat amèrement divisé, confronté à la méfiance de la population envers le monde politique, aux inégalités entre riches et pauvres, au journalisme partisan et au racisme structurel. Mais parmi les démocraties les plus riches du monde, c’est aux États-Unis que ces problèmes sont les plus aigus. Et lorsque la nation la plus puissante et la plus influente au monde se divise et dysfonctionne, cela aggrave encore le manque de leadership mondial. Les États-Unis doivent rapidement inverser leur parcours sur la courbe… sinon nous en subirons tous les conséquences.

Ian Bremmer
Président d’Eurasia Group et GZERO Media

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