interview

Edgar Morin: "On a une Europe squelettique, sans âme, inhumaine"

À 98 ans, le sociologue français Edgar Morin regrette "la dégradation intellectuelle de la pensée politique, notamment à gauche". ©AFP

À 98 ans, le sociologue Edgar Morin a traversé le vingtième siècle et continue d’inspirer la réflexion contemporaine. Dans "Les souvenirs viennent à ma rencontre", le penseur de la complexité nous parle de ses amours et de ses engagements. État des lieux d’un siècle et bilan d’une vie.

Quelle a été la grande préoccupation de votre vie?

Je dirais qu’elle a été double. Tout d’abord, la partie intellectuelle. Elle se trouve bien résumée dans la formule de Kant: que puis-je savoir? Que dois-je faire? Que puis-je espérer? À ces trois questions, Kant ajoutait celle-ci: qu’est-ce que l’être humain? Dès le début, ça a été le but de mes travaux. J’ai essayé de donner plusieurs pistes, mais cette question reste bien entendu ouverte. Ma deuxième préoccupation, c’était tout simplement la vie. Or vivre, selon moi, ce n’était pas seulement s’exprimer ou s’épanouir soi-même, mais le faire avec autrui, au sein d’une communauté. J’ai toujours été poussé par ce qui me liait avec autrui.

N’avons-nous pas précisément perdu le sens du commun?

Ce qu’il faut faire, c’est conserver la vitalité des communautés tout en assurant l’autonomie personnelle.

Ce sens de la communauté s’est en effet rétréci. Bien entendu, il y a encore le sens de la famille, de l’amitié, etc. Mais, le plus souvent, on observe un rétrécissement de la communauté sur l’ethnie, la nation, la religion, etc. Toutes les angoisses contemporaines ont tendance à nous enfermer dans de plus petits cercles, plutôt que de nous faire prendre conscience de l’existence d’une grande communauté humaine.

Par exemple, le sens de la nation se pervertit s’il ne s’épanouit pas en un patriotisme sain. Nous sommes compartimentés dans des secteurs clos qui nous empêchent d’avoir une vue d’ensemble. Dans le monde occidental, ce qui s’est particulièrement désintégré, c’est la solidarité. Nous avons assisté à la destruction de la communauté de village et des communautés de travail entretenues auparavant par les syndicats. Bien sûr, on voit aujourd’hui certaines communautés se reconstituer devant un ennemi, mais c’est insuffisant. Ce qu’il faut faire, c’est conserver la vitalité des communautés tout en assurant l’autonomie personnelle. Perdre son autonomie dans la jouissance de la communauté, c’est être condamné à s’abrutir.

Vous avez été résistant et vous avez connu l’horreur des totalitarismes. Allez-vous dans le sens de ceux qui affirment que nous vivons un retour aux années 30 avec la montée en puissance des populismes?

Il y a un aspect de ressemblance et un aspect de dissemblance. Bien évidemment, le stalinisme et le nazisme n’existent plus en tant que tels. Mais ce qu’il faut remarquer, c’est qu’il s’agissait de deux religions terrestres. L’une pensait le salut terrestre pour le peuple allemand, l’autre pour toute l’humanité. Dans les deux cas, on trouvait des martyrs, des bourreaux, des saints, etc. C’était une véritable foi religieuse. Leur effondrement a permis la résurrection des vieilles religions qui proposaient un salut céleste.

Aujourd’hui, il y a les évangélistes aux Etats-Unis et le retour de l’Islam. D’autre part, la crise économique mondiale de 2008 n’est pas terminée. À ce niveau, il y a une ressemblance frappante avec les années 30. Cette crise économique crée des angoisses et des incertitudes. De plus, toute crise accroît les inégalités. Ce qui est nouveau, c’est ce processus de la mondialisation qui développe partout l’inégalité. Auparavant, la puissance de l’argent était grande, aujourd’hui elle est immense. Cela étant, les périls sont différents, notamment la destruction de la biosphère.

Nous sommes les héritiers du christianisme et de Descartes: l’idée de domination de la nature est très ancrée dans les esprits.

Comment adapter le système économique aux enjeux climatiques?

Idéalement, il faudrait le dépasser de façon radicale. Mais, pour le moment, il n’y a aucun moyen de réaliser ce mouvement. Je préconise donc une prise de conscience progressive, notamment à travers le refoulement de l’agriculture industrialisée. C’est un changement au niveau de la consommation qui pourra faire reculer le pouvoir de cette industrie. On l’oublie trop souvent, mais le citoyen possède un pouvoir énorme: le pouvoir du consommateur.

Mais la conscience écologique est difficile à imprimer. Nous sommes les héritiers du christianisme et de Descartes: l’idée de domination de la nature est très ancrée dans les esprits. Depuis les années 70, nous connaissions l’ampleur du problème écologique. Nous sommes en 2019… Un refoulement progressif du capitalisme est possible, mais c’est une lutte permanente qui implique un autre comportement économique ainsi qu’une prise de conscience politique.

En 1965, l’intellectuel engagé que vous êtes écrivait déjà: "La politique est en miettes". J’imagine que votre jugement est encore plus dur aujourd’hui…

J’ai constaté rapidement la dégradation intellectuelle de la pensée politique, notamment à gauche. Il y a un vide de pensée politique. Ce vide est aujourd’hui rempli par une réduction du politique à l’économie, au néolibéralisme. Cette croyance s’est généralisée depuis Reagan et Thatcher. Les partis de gauche sont en miettes et la droite est en crise. Ne subsiste aujourd’hui qu’un conglomérat d’idées sans substrat solide. Il faut régénérer la pensée politique.

Si on tolère la dictature chinoise et qu’on livre des armes à l’Arabie Saoudite, pourquoi ne pas essayer de s’entendre avec la Russie?

Et l’Europe, vous y croyez encore?

La première inspiration européenne, c’était de mettre fin au péril totalitaire. Mais, très vite, l’Europe s’est précipitée dans le développement économique et bureaucratique. L’identité culturelle et politique a été mise de côté. Ce qui a donné comme résultat une Europe squelettique, sans âme, inhumaine. L’attitude de l’Europe à l’égard de la Grèce ou des migrants est à ce sujet très significative. À tous les niveaux, on se contente de sauver les meubles. La Hongrie aurait déjà quitté l’Europe si elle ne bénéficiait pas de l’argent européen. Même le couple franco-allemand ne parvient plus à fonctionner.

La Russie pourrait-elle jouer un rôle déterminant dans la revitalisation de l’Europe?

La Russie est une grande puissance européenne. Sa culture représente un apport capital pour la culture européenne. Le problème, c’est son gigantisme économique et démographique. Il faudrait fonder un lien entre la Russie et le reste de l’Europe. Si on fait de la "realpolitik", on ne peut pas être réaliste d’un seul coté seulement. Si on tolère la dictature chinoise et qu’on livre des armes à l’Arabie Saoudite, pourquoi ne pas essayer de s’entendre avec la Russie?

Je suis comme un arbre et le vent porte mes graines un peu partout.

Vous êtes le penseur de la complexité. Vous avez anticipé de nombreux défis contemporains, notamment celui de l’interdisciplinarité. Avez-vous l’impression d’avoir été entendu et compris?

Ma pensée s’est diffusée de façon dispersée. Je suis comme un arbre et le vent porte mes graines un peu partout. Une pensée complexe ne révèle pas d’une seule discipline, puisqu’elle est précisément la tentative d’union des disciplines. Je sais qu’il y a des graines au Brésil, en Argentine ou au Pérou. Au Pérou, par exemple, le ministre de l’Éducation a inclu la pensée complexe dans le programme. En France, Jack Lang était prêt à faire une expérience pilote, mais cela n’a pas abouti. Ma pensée n’a pas changé la politique. Elle n’est pas entrée dans les milieux de décision. Je pense que j’ai pu aider les gens dans leur vie et leur métier, hors des systèmes politiques et éducatifs officiels.

En même temps, les hommes politiques ne se sont pas gênés pour vous citer, comme Nicolas Sarkozy lorsqu’il a repris votre idée de "politique de civilisation"… Qu’entendiez-vous par là exactement?

Pour Sarkozy, il s’agissait de développer la culture nationale… Il n’a rien compris! Ce que je voulais dire, c’est que notre civilisation possède ses vertus et ses vices. Or, de nos jours, elle développe ses vices au détriment de ses vertus. Par exemple, l’individualisme possède ses vertus mais ce sont les vices de l’individualisme qui ont tendance à prendre une place de plus en plus importante. Il faut développer le meilleur de la civilisation occidentale en y ajoutant des principes de solidarité et d’entraide, tout en faisant régresser ses pires aspects.

Pour la première fois de son histoire, l’humanité est interconnectée mais, paradoxalement, elle est incapable de développer une conscience commune et globale.

En quoi la notion de crise caractérise-t-elle notre époque?

Une crise apparaît lorsque les mécanismes de régulation ne fonctionnent plus correctement. L’objectif d’une régulation est de refouler les déviances. Si les déviances se développent, elles paralysent le système: une crise surgit. Une crise permet à l’imagination de trouver des solutions nouvelles, mais aussi de faire appel à des solutions mythologiques ou à des boucs émissaires. Toute évolution porte en elle une crise.

Le sociologue français Edgar Morin regrette "la dégradation intellectuelle de la pensée politique, notamment à gauche". ©BELGAIMAGE

Actuellement, il y a une crise de la démocratie, car ce système fondé sur la pluralité et le conflit laisse place à un pouvoir néo-autoritaire. Plus largement, nous vivons aujourd’hui une crise de l’humanité. Pour la première fois de son histoire, l’humanité est interconnectée mais, paradoxalement, elle est incapable de développer une conscience commune et globale. En ce sens, on pourrait dire que notre époque est "crisique".

L’amour a eu une place très importante dans votre vie. Quel est le pouvoir de l’amour dans un monde de plus en plus marqué par la haine?

C’est un sentiment exaltant. Je suis un fils unique, orphelin de mère. Je n’ai cessé de poursuivre cet absolu. À travers ma vie, il a joué un rôle énorme. J’ai toujours pensé que la raison doit être accompagnée de passion. Inversement, sans raison, l’amour risque d’être aveugle, idéalisé. La raison doit être comme une veilleuse. Mais la passion, c’est la vie.

Quelle question ne nous posons-nous pas assez aujourd’hui?

La question du destin de l’humanité. La plus incertaine et la plus troublante des questions…

"Les souvenirs viennent à ma rencontre" (Fayard), 450 pages, 26 euros.

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