chronique

Eduquer (à la bienveillance) malgré tout, avant tout

Administratrice de sociétés et ex-CEO du groupe EVS

Chronique de Muriel De Lathouwer, ex-CEO d'EVS et administratrice d'entreprises

Dans toute la France et par-delà, de très nombreuses voix ont condamné avec force l’assassinat barbare de Samuel Paty, ce professeur décapité par un fanatique pour avoir accompli sa mission, pour avoir développé la conscience et l’esprit critique de ses jeunes élèves. D’autres attaques au couteau, inspirés de cet attentat, ont suivi ces derniers jours.

La militante laïque Nadia Geerts dénonçait récemment la problématique de l’exigence d’équidistance. On ne peut pas parler de radicalisme islamique sans risquer d’être traité d’islamophobe. Il faut élargir et ne pas se limiter au seul Islam, ne pas stigmatiser des populations déjà défavorisées.

Un autre biais réside dans le déni ou la minimisation du contexte et de la représentativité des auteurs. Les attentats contre Charlie Hebdo, l’aéroport de Zaventem, le musée juif de Bruxelles, le meurtre de Sarah Halimi, seraient des initiatives de fous, de fanatiques islamistes isolés. Mais quand bien même, ainsi catalogués, force est de constater que trop nombreux sont ceux au sein de la population qui refusent de condamner ces actes terroristes. Les victimes l’auraient bien cherché.

L'identité visée

Les auteurs de caricatures de leur prophète, les enseignants qui osent les montrer, ou les adolescents qui critiquent l’Islam comme Mila en France, méritent d’être harcelés, sanctionnés voire même assassinés. Ce sont les victimes qui sont montrées du doigt comme responsables du mauvais sort qui leur est réservé.

"Trop nombreux sont ceux au sein de la population qui refusent de condamner ces actes terroristes. Les victimes l’auraient bien cherché."
Muriel De Lathouwer
Ex-CEO d'EVS et administratrice d'entreprises

Les jeunes musulmans qui se radicalisent soit sur les réseaux sociaux, soit sous l’influence d’un imam fanatisé, souvent financé par un état pétrolier ou gazier, sont autant de bombes à retardement pouvant éclater à tout moment. On pourrait céder à la peur, pratiquer l’autocensure, ne pas faire de vagues, cesser les caricatures voire l’humour, ne plus montrer de sculptures grecques de nus, cesser d’évoquer des faits historiques majeurs comme la Shoah, ne pas blesser des sensibilités tatillonnes. Mais peut-on cesser d’être juif, homosexuel, femme?

La haine ne se limite pas aux actes et opinions, mais vise l’identité même de la victime. En 2014, la jeune Sarah se voyait forcée de quitter l’athénée Emile Bockstael à Bruxelles, victime de harcèlement antisémite. Elle était la dernière élève juive de l’établissement qui devenait donc « judenfrei ». Chaque matin, les militaires postés devant les écoles (et autres institutions) juives de Belgique rappellent aux élèves, dès le plus jeune âge, qu’ils doivent être protégés par l’armée belge afin de ne pas risquer subir le même sort que la petite Myriam âgée de 8 ans à peine lorsqu’elle reçut une balle dans la tempe, à bout portant, devant son école Ozar Hatorah à Toulouse.

Que faire ? Comme l’a dit très justement l’essayiste Caroline Fourest, on ne trouvera pas la paix dans la résignation ou l’abandon de nos valeursIl est temps de combattre de front la montée de l’obscurantisme sans plus chercher à justifier toujours, par des causes prétendument psychiatriques ou socioculturelles, la haine de l’autre, le harcèlement, l’appel à la violence, le passage à l’acte.

Combattre les préjugés

Jusqu’ici, le courage politique, la volonté de dépasser les intérêts électoraux et les démarches populistes qui mènent au pire ont manqué. Il importe d’éradiquer les prosélytismes violents, démanteler les organisations de désinformation, dissuader les lanceurs d’anathèmes, les prêcheurs de haine, et soutenir les leaders modérés.

"Il est temps de combattre de front la montée de l’obscurantisme sans plus chercher à justifier toujours, par des causes prétendument psychiatriques ou socioculturelles, la haine de l’autre, le harcèlement, l’appel à la violence, le passage à l’acte."
Muriel De Lathouwer
Ex-CEO d'EVS et administratrice d'entreprises

Mais, surtout, au-delà des aspects factuels et de contenu, un travail de fond s’impose qui passe par l’éducation, les enseignants et les élèves, investisse dès la maternelle dans le « vivre-ensemble », développe les valeurs de respect et tolérance, crée des liens pour combattre les préjugés.

Plusieurs initiatives, autour de l’école, donnent à espérer. Je voudrais en citer deux, initiées par des proches. L’ASBL BALE pour la « Bienveillance À L’École » vise à contribuer à l’établissement d’une école et d’une société apaisées, celle-là préfigurant celle-ci. Par la vertu des programmes mis en oeuvre et accompagnés pendant plusieurs années, les enfants - et l’ensemble des acteurs scolaires - apprennent à partager leurs émotions, développer l’estime de soi, le respect de l’autre et l’empathie, déconstruire les préjugés qui mènent à l’hostilité et la violence.

Les effets sur l’harmonisation des relations sont saisissants. Je voudrais aussi citer l’expérience de rapprochement entre jeunes juifs de l’UEJB et musulmans de l’institut de la Sainte Famille à Schaerbeek, qui a débouché sur un voyage à Auschwitz en 2016, filmé par la RTBF. L’une des jeunes filles témoignait dans le reportage que ces rencontres lui avait permis de réaliser qu’elle nourrissait de nombreux préjugés sur les juifs alors qu’elle n’en connaissait aucun et d’admettre qu’elle avait aujourd’hui changé d’opinion.

Ne pas céder à la peur ni se résigner mais combattre l’obscurantisme. Et surtout, éduquer (à la bienveillance), avant tout et malgré tout, dans la liberté, le respect et la sécurité.

Muriel De Lathouwer
Ex-CEO d'EVS et administratrice d'entreprises

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