Elias Sanbar : "La situation reste très volatile et pas seulement en Palestine"

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Il y a une grande part d’improvisation dans la politique de la plus grande puissance du monde, ce qui est inquiétant, dit l'ambassadeur de la Palestine auprès de l'Unesco.

Interview par Bernard Roisin

Poète, essayiste, historien et diplomate palestinien qui prit part aux accords d’Oslo conclus entre Israéliens et Palestiniens, Elias Sanbar, désormais ambassadeur de Palestine auprès de l’Unesco, analyse du point de vue palestinien la situation sur le terrain et dans la région au moment du centième anniversaire de la déclaration Balfour, qui appelait à la création d’un foyer national juif en Palestine.

Que les États-Unis et Israël quittent l’Unesco n’est-ce pas finalement assez logique vu les positions de Donald Trump?
Ce n’est pas logique dans l’absolu, mais cela l’est dans la logique qui est la leur. Le secrétaire d’État américain, je le cite, a argué du besoin d’arrêter l’hémorragie des arriérés. Les Américains en sont à peu près à 500 millions de dollars de cotisations non payées. À chaque début d’année, 80 millions viennent s’ajouter à ce total, augmenté des intérêts. Il s’agit là à mon avis de la raison fondamentale.

La deuxième raison est que les Américains demandaient une réforme de l’Unesco: désormais, ils plaident pour une réforme de l’ONU dans sa globalité.

La troisième raison est que, selon leurs dires, l’organisation prend des positions non objectives vis-à-vis d’Israël, lequel s’est évidemment emparé du troisième argument pour le mettre en avant.

D’autre part, les Américains n’ont pas averti Israël qu’ils allaient se retirer, ce qui en dit long. Mais si les deux pays s’en vont, ils restent cependant observateurs jusque fin 2018… sans payer.

Elu président, Donald Trump a très vite manifesté la volonté de sortir de toutes les organisations internationales qui apportaient leur soutien à la Palestine…
Certes, mais il faut être cohérent: les États-Unis ont suspendu la cotisation à l’Unesco, sous prétexte que l’institution était devenue le lieu d’accueil d’une organisation terroriste fin 2011. Dans le même temps, ils continuent à verser l’aide qu’ils octroient tous les six mois à l’Autorité palestinienne… Soit les Palestiniens sont des terroristes, ce qui signifierait que l’Amérique en finance, soit les Palestiniens sont des partenaires de paix, et, dans ce cas, pourquoi couper les vivres à l’Unesco? Nous sommes dans une contradiction complète, qui laisse une marge importante à une grande part d’improvisation dans la politique de la plus grande puissance du monde, ce qui est inquiétant….

Quel est le problème avec Hébron, dossier qui aurait précipité ce départ?
À mes yeux, il n’y en a pas. Les Israéliens ne se focalisent pas seulement sur Hébron, mais également sur Bethléem et, de façon générale, chaque fois que nous inscrivons un site à l’Unesco. Car inscrire un site est un acte de souveraineté et pas seulement du sauvetage culturel. Seules les puissances souveraines sur le territoire où s’inscrit le site ont droit de postuler à l’inscription. Il s’agit donc d’actes souverains palestiniens, qui gênent les Israéliens.

Ce 2 novembre, c’était le centenaire de la déclaration Balfour. Cette année, des articles dans la presse américaine ont plaidé prudemment la fin de la solution des deux Etats, solution non viable et qui ne serait qu’un mirage auquel plus personne ne croit vraiment….
Cette question a trop traîné: 26 ans de négociations sur la base de cette formule des deux Etats! En autant d’années, la seule chose qui se soit développée est la colonisation: elle a rongé et dévasté la surface qui, en principe, devait être allouée à l’État palestinien une fois le traité de paix conclu. Le gros problème n’est plus dans la déclaration d’intention qui est constamment requise: Netanyahou lui-même affirme qu’il est pour les deux Etats. La question n’est malheureusement plus celle-là, mais de savoir comment appliquerait-on cette formule si aujourd’hui il y avait un accord de tous pour les deux Etats? Il faudrait en revenir aux cartes et au terrain, et personne de ceux qui parlent en permanence n’a intégré la donnée fondamentale que représente l’enchevêtrement indescriptible des présences entre colons et Palestiniens… Et depuis quelques mois, tous les deux ou trois jours, les Israéliens annoncent la construction de deux mille nouvelles unités de logements.

La formule n’est pas mauvaise, mais les Israéliens sont en train de la tuer à petit feu tout en proclamant qu’ils sont pour. Ils la rendent impossible pratiquement: la formule des deux Etats n’est pas compliquée à concevoir ou à endosser, mais à mettre en application.

Serait-ce une politique du fait accompli?
Absolument, mais c’est surtout une politique aveugle. Parce que le projet sioniste, à l’origine, était de créer ce qu’ils appelaient un État des Juifs et non pas un Etat juif. Le texte fondateur du sionisme de Herzl était allemand, et son texte a été traduit par Etat juif. Mais Judenstaat signifie en fait l’État des Juifs. Raison pour laquelle durant la période des négociations, des franges importantes du camp de la paix israélien se disaient pour la paix: pas seulement parce que c’était plus juste, mais parce qu’ils souhaitaient garder l’identité juive de l’État. En dévastant le territoire, sachant qu’il y a des millions de Palestiniens sur place qui ne partiront pas contrairement à 1948, ces colons sont en train non seulement de rendre impossible l’idée des deux Etats, mais quelque part de liquider le projet initial. Pourrait germer le rêve tout à fait suicidaire, et certains doivent certainement y penser sans oser le dire, de refaire ce qui a été fait en 1948, à savoir mettre les Palestiniens dehors.

Terminer le travail comme l’aurait affirmé à l’époque Ariel Sharon?
Exactement. Sauf que, et c’est très important, les Palestiniens qui sont partis en 1948, dont mes parents, étaient convaincus de revenir dans une semaine. Or, ceux qui sont restés ont compris que lorsqu’on part, on ne revient plus. Et il n’y aura pas de 48 bis: ils se feront massacrer sur place, mais ils ne partiront pas.

Nous nous trouvons dans le paradoxe incroyable qui est qu’une politique expansionniste est en train d’obtenir le contraire de ce à quoi elle aspire.

Aux yeux d’Israël, l’Iran est une menace que les autorités américaines décrivent comme un sanctuaire des terroristes, qui sont sunnites, or il s’agit d’un Etat chiite, détesté par les premiers…
Les dernières déclarations du Président américain ont isolé les Etats-Unis et pas l’Iran, dans la mesure où la majorité des autres pays qui avaient signé les accords sur le nucléaire, affirment qu’ils ne se retireront pas. La chaise vide est désormais américaine, pas iranienne. Paradoxalement, les Américains ont consolidé l’Iran en agissant de la sorte. Les autorités israéliennes martèlent constamment le fait qu’il existe un danger iranien: mais les militaires israéliens ne tiennent pas le même discours que le gouvernement et n’estiment pas qu’il faut rompre l’accord. Le gouvernement passe son temps à appeler des frappes contre Téhéran. Les militaires se montrent beaucoup plus rationnels dans leur politique que le gouvernement. Par ailleurs, cet appel continu au loup et à l’Iran sert à couvrir le bruit de la colonisation rampante des territoires palestiniens. Mais de façon globale, les développements récents auquel nous assistons sont inquiétants, car motivés par une politique de courte vue: dans le passé, on a vu des conflits se déclencher par petits glissements et soudain basculer en conflit généralisé.

Ce qui m’inquiète, c’est une déclaration conjointe du secrétaire d’État américain, de celui à la Défense et du général Kelly qui fait office de conseiller militaire de Trump, affirmant que d’un glissement à l’autre, on pourrait tout à fait, sans nous en être rendu compte, nous retrouver au milieu d’une Troisième Guerre mondiale. Aujourd’hui, partout et pas seulement en Palestine, nous nous trouvons face à des situations extrêmement volatiles.

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