Philosophe d’entreprise et fondateur de l’agence CartoonBase

Des idées claires et distinctes. La chronique de Luc de Brabandere.

Que faut-il faire? Que dois-je faire? Puis-je rester silencieux? Quelles sont mes responsabilités?  Ces questions simples dans l’expression font partie de notre quotidien. Périodiquement elles nous interpellent, nous mettent face à ce que nous sommes, à nos valeurs, à nos conceptions des choses. Ces questions peuvent même dévoiler des contradictions internes, nous mettre en conflit avec nous-mêmes. Ethique et morale, voilà donc deux mots qu’il nous faut clarifier et distinguer.

L’un vient du grec – ethos – qui veut dire comportement. L’autre vient du latin – mores – qui veut dire… comportement. Mais entre les deux mots, la nuance est plus grande qu'on ne le pense. L'ethos trouve ses origines dans un contexte grec, on y adhère librement, philosophiquement. Rome par contre est le lieu de la loi, de la norme. On est contraint aux mores, juridiquement voire militairement.

Ces questions s’adressent à l’individu, pas au groupe. Si une entreprise a une personnalité juridique, elle n’a pas de personnalité philosophique. Chaque membre du personnel a une éthique, une décision peut heurter la morale d’un chacun. Mais une organisation ne pense pas, et dire d’une entreprise qu’elle a pris conscience d’un problème n’est rien d’autre qu’une métaphore.

La conscience est individuelle, la responsabilité morale ou éthique l’est donc aussi. Mais aussitôt ce point commun précisé, éclairons ce qui différencie les deux variantes sur le thème du devoir.

Si théoriquement le champ d'application est le même – l'ensemble des activités humaines - l'usage des deux mots centrerait plutôt l'éthique au cœur de l'économique et du social. Il ne faut pas la confondre avec la déontologie dont les codes énoncent les devoirs qu'impose à des professionnels l'exercice de leur métier.

Une boîte des premiers secours

La morale peut avoir une connotation religieuse, même s’il existe une morale laïque alors que l’éthique, elle, n’a pas de repère théologique. La religion serait-elle à la foi ce que la morale est à l'éthique?

Quelle est l’origine de ces deux différents sentiments de « devoir » ? La morale vient d’une certaine manière d’en haut, en tout cas de l’extérieur. Il est question de maxime, Kant parle même d’un impératif catégorique qui se rapproche de l’absolu.

L’éthique, au contraire, germe à l’intérieur de chacun de nous. On y parle plus de valeurs à défendre en relation avec un contexte.

La tentation est d’évoquer dans le cas de la morale une philosophie « pure », dans le cas de l’éthique une philosophie « appliquée ». Le philosophe anglais Bernard Williams distingue ainsi d’un côté les concepts « fins » - le bien, le mal, etc. – qui peuvent être discutés en absolu et de l’autre les concepts « épais » - le juste… – pour lesquels une réflexion est nécessairement en perspective. Les premiers isolent les moyens, proposent des références. Les deuxièmes prennent le but en considération et interpellent notre discernement. Mais il faut bien sûr se méfier des mots. Le livre que Kant, le grand théoricien, a consacré à la morale s’appelle bizarrement « Critique de la raison pratique »…

L’éthique semble plus à l’ordre du jour que la morale. Peut-être est-ce la faute d’une partie des philosophes du vingtième siècle, trop tentés par l’abstraction et plus préoccupés par l’analyse des mots et des jugements moraux que par leur utilisation.

Peut-être sommes-nous à l'origine de cette situation. La morale peut culpabiliser alors que l'éthique – à première vue – semble moins contraignante.

"Tout se passe comme si le monde ne pouvait pas se permettre d’attendre ce que dira la morale».
Luc De Brabandere
Philosophe d’entreprise et fondateur de l’agence CartoonBase

Ou peut-être qu'il y a - troisième explication possible - urgence éthique. Tout se passe comme si le monde ne pouvait pas se permettre d’attendre ce que dira la morale, comme s’il avait besoin pour prendre certaines décisions de ce que Daniel Bennett appelle une « boîte des premiers secours ».

Nous vivons dans un monde impensé, peut-être même plus pensable. Heidegger disait : « La science ne pense pas » or la place qu’elle prend augmente de jour en jour.

John Rawls fit un constat de divergence dangereuse et publia en 1971 sa « Théorie de la Justice ». L’impact du philosophe de Harvard est sans doute lié à ce souci d’une cohérence nouvelle.

Entre une approche venant d’ « en haut » faite de théorie normative et de lois, et une approche venant d’ « en bas » basée sur une analyse intuitive au cas par cas, John Rawls propose une pratique de l’équilibre réflexif issu d’un aller-retour continu entre nos sentiments et les principes.

L’éthique en amont de la morale

La morale se bâtit sur un ensemble de règles établies par la communauté. Elles permettent l’action à chacun de ses membres. L’éthique est une des disciplines de la philosophie, celle qui cherche à comprendre l’origine, les buts, la justification et les principes fondateurs de ces lois morales. L’éthique est donc première, en amont de la morale. Elle fixe les fins ultimes de l'action humaine. Aristote, par exemple, dans L'éthique à Nicomaque propose le bonheur comme finalité de l'existence.

Comme le précise Paul Ricœur, dans son ouvrage « Soi-même comme un autre », la morale désigne ce qui, dans l’ordre du bien et du mal, se rapporte à des normes, des impératifs et donc aussi à des interdits. L’éthique désigne le registre de l’intention, de la visée qui habite la relation entre le sujet, l’autre et l’institution. A la visée éthique correspond l’estime de soi et la sollicitude pour autrui, au moment moral correspond le respect de soi et l’exigence de réciprocité dans les rapports avec autrui.

"C'est parce qu'il y a des règles que se pose la question de leur interprétation, c'est parce que nous interprétons différemment le monde qu'il y a nécessité de règles communes."
Luc De Brabandere
Philosophe d’entreprise et fondateur de l’agence CartoonBase

La hiérarchie des valeurs humaines n’est pas absolue et c’est dans ce constat que se trouve peut-être l’insuffisance de la morale.

La question philosophique qui traite du bien se décline donc en deux dimensions. La morale existe grâce à l'éthique et vice versa. C'est parce qu'il y a des règles que se pose la question de leur interprétation, c'est parce que nous interprétons différemment le monde qu'il y a nécessité de règles communes.

L'une ne peut exister sans l'autre, mais il n'y a pas pour autant symétrie, car il n'y a pas d'éthique sans prise de risque.

Comme chantait Bob Dylan : “To live outside the law you must be honest”!

Luc De Brabandere
Philosophe d’entreprise et fondateur de l’agence CartoonBase

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