chronique

Étonnement

Philosophe d’entreprise et fondateur de l’agence CartoonBase

Des idées claires et distinctes. La chronique de Luc de Brabandere.

Peut-être connaissez-vous des personnes qui s’étonnent peu. À la question "Rien de spécial?", ils répondent le plus souvent "Non, rien". Au "Quoi de neuf?", ils répliquent en général: "Pas grand-chose". "Comment ça va?" se voit gratifier d’un "Comme un lundi", d’un "rien à signaler" ou encore, dans les entreprises, du célèbre "Business as usual".

Il n’est pas possible que deux lundis soient identiques, qu’il n’y ait rien de neuf. Il y a donc toujours quelque chose à signaler.

Ces personnes risquent de ne plus avoir beaucoup d’idées nouvelles. Car au commencement de la pensée doit nécessairement se trouver un état d’ouverture sur les choses, une intranquillité chronique et volontaire, une incertitude douce et permanente. La quiétude de l’esprit doit faire place à une inquiétude confiante, au plaisir des idées, à l’attention sans la tension. Car, si l’on regarde d’un peu plus près, il n’est pas possible que deux lundis soient identiques, qu’il n’y ait rien de neuf. Il y a donc toujours quelque chose à signaler.

Les Grecs célébraient et recommandaient le "taumazein", cet harmonieux mélange d’étonnement et d’émerveillement, bien loin de la stupéfaction ou de la sidération qui sont des formes de surprise extrêmes et souvent mauvaises conseillères.

De la curiosité à l’étonnement

Les idées ne poussent que dans un sol d’étonnement, fertilisé par la curiosité. Mais le sol est varié, multiple et le penseur doit être avant tout un guetteur total, intrigué par ce qui bouge, mais surpris également par ce qui ne bouge pas. Car il y a bien différentes sortes d’étonnement. Ils sont tous bons à prendre et se distinguent par l’utilisation du verbe être.

Luc de Brabandere. ©BELGAIMAGE

  • On peut, en effet, s’étonner par rapport à ce qui est.  C’est peut-être la manière la plus habituelle. Un client qui n’a pas sa tête habituelle, un nouveau produit au magasin bio, un bruit étrange… Quelque chose se passe, capté par les sens, une différence est signalée, la surprise a lieu. 
  • Plus difficile est l’étonnement par rapport à ce qui était depuis longtemps (mais jamais remarqué jusque-là).  Prenons le logo des magasins Carrefour. Dans un premier temps, beaucoup y voient un vague as de pique horizontal, jusqu’au jour où quelqu’un fait remarquer qu’il est possible de voir un C majuscule. Étonnement à nouveau, alors que dans ce cas rien n’a changé. Rien? En fait, pas vraiment. Quelque chose a changé: le regard, la manière de voir ce qui n’a pas changé.
  • Il est parfois utile de s’étonner parce que quelque chose n’est plus. Une vieille idée qui a disparu, et qu’il est possible de réinventer. C’est sans doute ainsi que fut relancée la trottinette.
  • Mais le vrai défi est peut-être l’étonnement de quatrième type. Celui qu’on peut ressentir face à quelque chose qui n’est pas, face à une possibilité inexploitée. C’est l’autre possibilité de l’absence. L’étonnement est alors la capacité d’être saisi parce qu’une opportunité ne l’est pas!
"Le commencement de toutes les sciences, c’est l’étonnement de ce que les choses sont."
Aristote

Aristote doit être heureux, lui qui écrivait dans La métaphysique: "Le commencement de toutes les sciences, c’est l’étonnement de ce que les choses sont."

La créativité a été définie un jour comme une révolution du regard. Mais cette conjuration n’est pas réservée aux futurs Prix Nobel, l’insurrection doit être populaire, car les yeux de chacun peuvent contribuer à l’imagination de tous. Il faut être le savant de sa propre vie, s’étonner quatre fois, de ce qui est, de ce qui a toujours été sans qu’on l’ait remarqué, de ce qui n’est plus et de ce qui pourrait être.

De l’étonnement au doute

Si l’étonnement est nécessaire, il n’est bien sûr pas suffisant, car il n’induit pas automatiquement l’interrogation.

L’étonnement ne portera des fruits que si le sol est lui-même fertile. Il a alors pour nom "doute" Sans lui, il y a le risque de l’occasion manquée, de la chance gaspillée. "J’avais bien remarqué que…, mais…" ou "C’est vrai qu’on m’avait dit que…, mais…" Ce "mais" est celui de l’idée qui n’est pas venue alors que l’invitation était pourtant bien là. Certitudes, servitudes!

Schopenhauer disait: "Être philosophe, c’est être capable de s’étonner des événements habituels, des choses de tous les jours, de se poser comme sujet d’études ce qu’il y a de plus général et de plus ordinaire".

C’est important les choses de la vie, mais il n’est dit nulle part qu’elles doivent toujours être les mêmes.

Alors, étonnez-vous, et étonnez-vous les uns les autres. De temps à autre, lisez un quotidien que vous ne lisez jamais, assistez au congrès politique d’un parti qui n’est pas le vôtre, prenez un trajet inhabituel pour une destination qui ne l’est pas, lisez les offres d’emploi même si vous ne recherchez pas un emploi. Regardez le football dans une langue qui n’est pas la vôtre… C’est important les choses de la vie, mais il n’est dit nulle part qu’elles doivent toujours être les mêmes. Étonnez-vous et vous serez surpris de voir comme cela fait du bien.  

Du doute au questionnement

- Comment Facebook a pu en moins de 20 ans devenir une des entreprises les plus puissantes du monde?

-  Comment Google a pu devenir une entreprise aussi riche, alors qu’aucun client ne la paye?

-  Pourquoi deux personnes qui posent la même question à Google peuvent-elles recevoir des réponses différentes?

- Comment se fait-il que le trafic sur Internet a pu doubler en 2020 sans problème particulier?

- Pourquoi Internet est-il américain?

- Pourquoi Amazon n’a-t-il (quasi) pas de concurrent?

- Où est le cloud?

"Il ne faut plus s’étonner de rien", entend-on parfois dire quand le désespoir menace. Au contraire, il faut s’étonner de tout, et l’espoir revient. "Pas de quoi s’étonner", dit-on parfois en croyant que les choses sont logiques. Au contraire, il y a toujours de quoi s’étonner, et certaines choses deviennent alors magiques.

Une dernière remarque: l’étonnement est le privilège et la responsabilité de l’individu. Un groupe ne s’étonne jamais. Quand l’étonnement survient, on dit souvent "Tiens", on ne dit jamais "Tenons"!

Luc de Brabandere
Philosophe d’entreprise et fondateur de l’agence CartoonBase

Toutes les chroniques "Des idées claires et distinctes" parues dans l’Echo depuis 2017 sont disponibles sur le site www.lucdebrabandere.com

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